Nous entrons sur la pointe du pied dans cette grande chambre qui est pauvre et presque vide. Les choses ont l'air de pressentir cette visiteuse sombre qui est attendue: on se demande même si elle n'est pas déjà arrivée, et les yeux se portent avec inquiétude vers un lit dont les rideaux sont fermés. Yves regarde partout, essayant de tendre son intelligence vers le passé, s'efforçant de se souvenir. Mais non, c'est fini; et, là même, il ne retrouve plus rien.

Nous redescendions pour nous en aller, quand tout à coup quelque chose lui revint comme une lueur lointaine.

«Ah! dit-il, à présent, je crois que je reconnais cet escalier. Tenez, en bas, il doit y avoir une porte de ce côté-là pour entrer dans la cour, et un puits à gauche avec un grand arbre, et, au fond, l'écurie où se tenait le cheval aux pieds blancs.»

C'était comme si une éclaircie se fût faite tout à coup dans des nuages. Yves s'était arrêté sur ces marches et, les yeux graves, il regardait par cette trouée qui venait de s'ouvrir subitement sur le passé; il était très saisi de se sentir aux prises avec cette chose mystérieuse qui est le souvenir.

En bas, dans la cour, nous trouvâmes bien tout comme il l'avait annoncé, le puits à gauche, le grand arbre et l'écurie. Et Yves me dit avec une sorte d'émotion de frayeur, en se découvrant comme sur un tombeau:

«Maintenant, je revois très bien la figure de mon père!»

Il était grand temps de partir, et la diligence nous attendait. Tout le temps que nous mîmes à traverser la lande couleur d'or, pendant le long crépuscule de mai, nos yeux se fixèrent sur le clocher à jour qui s'éloignait, qui se perdait là-bas au fond de l'obscurité limpide. Nous lui faisions nos adieux; car nous allions partir le lendemain pour des mers très lointaines, où il ne pourrait plus nous voir passer.

«Demain matin, disait Yves, il faudra que vous me permettiez d'entrer de bonne heure dans votre chambre, à bord, pour écrire sur votre bureau. Je voudrais raconter tout cela à ma mère avant de partir de France. Et, tenez je suis sûr que les larmes lui viendront dans les yeux quand on lui lira ma lettre.»


[XI]