Les femmes, depuis une heure, étaient inquiètes et veillaient pour les attendre. Elles les reçurent avec indulgence, bien qu'ils fussent gris (c'est l'usage entre amis du service qui se retrouvent), les grondèrent un peu, puis se mirent en devoir de nous faire à tous trois des crêpes et de la soupe.

Un mauvais vent qui venait de se lever de la mer gémissait dehors, dans le noir de la campagne déserte. De temps en temps, il descendait par la cheminée, chassant en avant la flamme claire; alors de petits flocons de cendre très légers se mettaient à danser en rond devant l'âtre, bien bas, en rasant le sol, comme ces mauvaises âmes de nains qui virent toute la nuit autour des Grandes-Pierres.

Nous étions bien devant cette flamme qui séchait nos vêtements trempés de pluie, et nous attendions avec impatience la bonne soupe chaude qu'on allait nous servir.


[XIX]

Ces crêpes qu'on nous faisait ressemblaient à la lune, tant elles étaient larges; on nous les passait à mesure toutes brûlantes, au bout d'une longue palette de frêne taillée en forme d'aviron de chaloupe.

Yves en laissa choir une sur une grosse poule qu'on n'avait pas vue par terre et qui se sauva dans un recoin sombre, en secouant ce manteau d'un air revêche et offensé. J'avais bonne envie de rire et Jeannie aussi; mais nous n'osions pas, sachant bien tous deux que c'était un signe de malheur.

«Encore la grosse noire!» dit la vieille mère, lâchant son rouet et regardant Yves d'un air consterné. «Jeannie, ma fille, rappelez-vous de l'envoyer demain matin vendre au marché; c'est toujours la même qui rôde à l'heure où toutes les autres poules sont couchées; elle finirait par nous attirer du mal.»

Nous coupions nos crêpes en petits morceaux pour les mettre dans nos écuelles de soupe, et puis nous les mangions, bien trempées, avec nos cuillères de bois. Et Jeannie nous faisait boire tous trois dans une même grande moque qui était pleine d'un cidre très bon.

Après, quand nous eûmes bien mangé et bien bu, Jean commença d'une jolie voix haute une chanson de bord que connaissent tous les matelots bretons. Yves et moi, nous chantions les basses, et la vieille mère marquait la mesure avec sa tête et la pédale de son rouet. On n'entendait plus les refrains tristes que le vent chantait tout seul dehors.