Mais le sort nous sépara le surlendemain et mit bientôt entre nous deux la moitié de la terre.

Yves prit le large dans l'Atlantique, et, moi, je partis pour le Levant, pour Stamboul.

Ce fut seulement quinze mois plus tard, en mai 1877, que nous nous retrouvâmes à bord d'une certaine Médée, qui naviguait du côté de la Chine et des Indes.


[XXV]

À bord de la Médée, avril 1877.

«Ça me va comme des guêtres à un lapin», disait Yves d'un air d'enfant, en contemplant ses manches pagodes et sa robe en soie bleue de Birmanie.

C'était à Yé, ville de Siam, au bord du golfe de Bengale. Il était assis au fond d'une taverne de mariniers, sur un escabeau d'une forme chinoise.

Il était très ivre, et, quand il eut ainsi souri de se voir vêtu comme un riche d'Asie, ses yeux redevinrent sombres et éteints, sa lèvre contractée et dédaigneuse. À ces moments-là, il était capable de tout, comme dans ses anciens jours.

À côté de lui, il y avait le grand Kerboul, aussi gabier de misaine, qui venait de se faire apporter quinze verres d'une eau-de-vie très coûteuse de Singapoore, et les avait successivement vidés, puis brisés à coups de poing, avec le terrible sérieux de l'ivresse bretonne. Et les débris de ces quinze verres couvraient la table sur laquelle il venait de poser ses deux pieds.