...Une heure.—Pour moi, temps de partir.—J'allai embrasser d'abord petit Pierre, qui dormait toujours dans sa corbeille de chêne antique, comme si ces quatre jours ne lui avaient pas suffi pour se remettre de toute la fatigue qu'il avait prise pour venir au monde.
Je fis mes adieux à tous. Yves, pensif, debout contre la porte, m'attendait pour m'accompagner jusqu'à Toulven, où la diligence devait me prendre et me mener à la station de Bannalec. Anne et le vieux Corentin voulurent aussi me reconduire.
...Et, quand je vis s'éloigner Toulven, le clocher gris et l'étang triste, mon cœur se serra. Dans combien d'années reviendrais-je en Bretagne? Encore une fois nous étions séparés, mon frère et moi, et tous deux nous en allions à l'inconnu. Je m'inquiétais de son avenir, sur lequel je voyais peser des nuages très sombres.... Et puis je songeais aussi à ces Keremenen, dont l'accueil m'avait touché; je me demandais si mon pauvre cher Yves, avec ses défauts terribles et son caractère indomptable, n'allait pas leur apporter le malheur, sous leur toit de chaume couvert de petites fleurs roses.
[LI]
Novembre 1880.
...Un peu plus de deux ans après.
Petit Pierre avait froid. Il pleurait, en se tenant ses deux petites mains, qu'il essayait de cacher sous son tablier. Il était dans une rue de Brest, avant jour, un matin de novembre, sous la pluie fine. Il se serrait contre sa mère, qui, elle aussi, pleurait.
Elle était là, à ce coin de rue, Marie Kermadec, attendant, rôdant dans l'obscurité comme une mauvaise femme. Yves rentrerait-il?... Où était-il?... Où avait-il passé sa nuit? Dans quel bouge?... Retournerait-il au moins à son bord, à l'heure du coup de canon, à temps pour l'appel?
D'autres femmes attendaient aussi.