Maintenant le cousin pilote faisait le tour de la table pour servir d’un certain vin à lui; il l’avait apporté avec beaucoup de précautions, caressant la bouteille couchée, qu’il ne fallait pas remuer, disait-il.

Il en raconta l’histoire: un jour de pêche, une barrique flottait toute seule au large; pas moyen de la ramener, elle était trop grosse; alors ils l’avaient crevée en mer, remplissant tout ce qu’il y avait à bord de pots et de moques. Impossible de tout emporter. On avait fait des signes aux autres pilotes, aux autres pêcheurs; toutes les voiles en vue s’étaient rassemblées autour de la trouvaille.

— Et j’en connais plus d’un qui était soûl, en rentrant le soir à Pors-Even.

Toujours le vent continuait son bruit affreux.

En bas, les enfants dansaient des rondes; il y en avait bien quelques-uns de couchés, — des tout petit Gaos, ceux-ci; - mais les autres faisaient le diable, menés par le petit Fantec (en français: François) et le petit Laumec (en français: Guillaume), voulant absolument aller sauter dehors, et, à toute minute, ouvrant la porte à des rafales furieuses qui soufflaient les chandelles.

Lui, le cousin pilote, finissait l’histoire de son vin pour son compte, il en avait eu quarante bouteilles; il priait bien qu’on n’en parlât pas, à cause de M. le commissaire de l’inscription maritime, qui aurait pu lui chercher une affaire pour cette épave non déclarée.

— Mais voilà, disait-il, il aurait fallu les soigner, ces bouteilles; si on avait pu les tirer au clair, ça serait devenu tout à fait du vin supérieur; car, certes, il y avait dedans beaucoup plus de jus de raisin que dans toutes les caves des débitants de Paimpol.

Qui sait où il avait poussé, ce vin de naufrage? Il était fort, haut en couleur, très mêlé d’eau de mer, et gardait le goût âcre du sel. Il fut néanmoins trouvé très bon, et plusieurs bouteilles se vidèrent.

Les têtes tournèrent un peu; le son des voix devenait plus confus et les garçons embrassaient les filles.

Les chansons continuaient gaîment; cependant on n’avait guère l’esprit tranquille à ce souper, et les hommes échangeaient des signes d’inquiétude à cause du mauvais temps qui augmentait toujours.