— Tiens, puisque nous sommes en hiver, je vais les voir, cette fois, les beaux pêcheurs d’Islande.
En décembre, ils devaient être là, revenus tous, les frères, les fiancés, les amants, les cousins, dont ses amies, grandes et petites, l’entretenaient tant, à chacun de ses voyages d’été, pendant les promenades du soir. Et cette idée l’avait tenue occupée, pendant que ses pieds se glaçaient dans l’immobilité de la carriole...
En effet, elle les avait vus... et maintenant son coeur lui avait été pris par l’un d’eux...
Chapitre IV
La première fois qu’elle l’avait aperçu, lui, ce Yann, c’était le lendemain de son arrivée, au pardon des Islandais, qui est le 8 décembre, jour de la Notre-Dame de Bonne-Nouvelle, patronne des pêcheurs, — un peu après la procession, les rues sombres encore tendues de draps blancs sur lesquels étaient piqués du lierre et du houx, des feuillages et des fleurs d’hiver.
A ce pardon, la joie était lourde et un peu sauvage, sous un ciel triste. Joie sans gaîté, qui était faite surtout d’insouciance et de défi; de vigueur physique et d’alcool; sur laquelle pesait, moins déguisée qu’ailleurs, l’universelle menace de mourir.
Grand bruit dans Paimpol; sons de cloches et chants de prêtres. Chansons rudes et monotones dans les cabarets; vieux airs à bercer les matelots; vieilles complaintes venues de la mer, venues je ne sais d’où, de la profonde nuit des temps. Groupes de marins se donnant le bras, zigzaguant dans les rues, par habitude de rouler et par commencement d’ivresse, jetant aux femmes des regards plus vifs après les longues continences du large. Groupes de filles en coiffes blanches de nonnain, aux belles poitrines serrées et frémissantes, aux beaux yeux remplis des désirs de tout un été. Vieilles maisons de granit enfermant ce grouillement de monde; vieux toits racontant leurs luttes de plusieurs siècles contre les vents d’ouest, contre les embruns, les pluies, contre tout ce que lance la mer; racontant aussi les histoires chaudes qu’ils ont abritées, des aventures anciennes d’audace et d’amour.
Et un sentiment religieux, une impression de passé, planant sur tout cela, avec un respect du culte antique, des symboles qui protègent, de la Vierge blanche et immaculée. A côté des cabarets, l’église au perron semé de feuillages, tout ouverte en grande baie sombre, avec son odeur d’encens, avec ses cierges dans son obscurité, et ses ex-voto de marins partout accrochés à la sainte voûte. A côté des filles amoureuses, les fiancées de matelots disparus, les veuves de naufragés, sortant des chapelles des morts, avec leurs longs châles de deuil et leurs petites coiffes lisses; les yeux à terre, silencieuses, passant au milieu de ce bruit de vie, comme un avertissement noir. Et là tout près, la mer toujours, la grande nourrice et la grande dévorante de ces générations vigoureuses, s’agitant elle aussi, faisant son bruit, prenant sa part de la fête...
De toutes ces choses ensemble, Gaud recevait l’impression confuse. Excitée et rieuse, avec le coeur serré dans le fond, elle sentait une espèce d’angoisse la prendre, à l’idée que ce pays maintenant était redevenu le sien pour toujours. Sur la place, où il y avait des jeux et des saltimbanques, elle se promenait avec ses amies qui lui nommaient, de droite et de gauche, les jeunes hommes de Paimpol ou de Ploubazlanec. Devant des chanteurs de complaintes, un groupe de ces “Islandais” était arrêté, tournant le dos. Et d’abord, frappée par l’un d’eux qui avait une taille de géant et des épaules presque trop larges, elle avait simplement dit, même avec une nuance de moquerie:
— En voilà un qui est grand!