Chapitre V
La seconde fois qu’ils s’étaient vus, c’était à des noces. Ce fils Gaos avait été désigné pour lui donner le bras. D’abord elle s’était imaginé en être contrariée: défiler dans la rue avec ce garçon, que tout le monde regardait à cause de sa haute taille, et qui, du reste, ne saurait probablement rien lui dire en route!... Et puis, il l’intimidait, celui-là, décidément, avec son grand air sauvage.
A l’heure dite, tout le monde étant déjà réuni pour le cortège, ce Yann n’avait point paru. Le temps passait, il ne venait pas, et déjà on parlait de ne point l’attendre. Alors elle c’était aperçue que, pour lui seul, elle avait fait toilette; avec n’importe quel autre de ces jeunes hommes, la fête, le bal, seraient pour elle manqués et sans plaisir...
A la fin il était arrivé, en belle tenue lui aussi, s’excusant sans embarras auprès des parents de la mariée. Voilà: de grands bancs de poissons, qu’on n’attendait pas du tout, avaient été signalés d’Angleterre comme devant passer le soir, un peu au large d’Aurigny; alors tout ce qu’il y avait de bateaux dans Ploubazlanec avait appareillé en hâte. Un émoi dans les villages, les femmes cherchant leurs maris dans les cabarets, les poussant pour les faire courir; se démenant elles-mêmes pour hisser les voiles, aider à la manoeuvre, enfin un vrai branle-bas dans le pays...
Au milieu de tout ce monde qui l’entourait, il racontait avec une extrême aisance; avec des gestes à lui, des roulements d’yeux, et un beau sourire qui découvrait ses dents brillantes. Pour exprimer mieux la précipitation des appareillages, il jetait de temps en temps au milieu des phrases un certain petit hou! prolongé, très drôle, - qui est un cri de matelot donnant une idée de vitesse et ressemblant au son flûté du vent. Lui qui parlait avait été obligé de se chercher un remplaçant bien vite et de le faire accepter par le patron de la barque auquel il s’était loué pour la saison d’hiver. De là venait son retard, et, pour n’avoir pas voulu manquer les noces, il allait perdre toute sa part de pêche.
Ces motifs avaient été parfaitement compris par les pêcheurs qui l’écoutaient et personne n’avait songé à lui en vouloir; — on sait bien, n’est-ce pas, que, dans la vie, tout est plus ou moins dépendant des choses imprévues de la mer, plus ou moins soumis aux changements du temps et aux migrations mystérieuses des poissons. Les autres Islandais qui étaient là regrettaient seulement de n’avoir pas été avertis assez tôt pour profiter, comme ceux de Ploubazlanec, de cette fortune qui allait passer au large.
Trop tard à présent, tant pis, il n’y avait plus qu’à offrir son bras aux filles. Les violons commençaient dehors leur musique, et gaîment on s’était mis en route.
D’abord il ne lui avait dit que ces galanteries sans portées, comme on en conte pendant les fêtes de mariage aux jeunes filles que l’on connaît peu. Parmi ces couples de la noce, eux seuls étaient des étrangers l’un pour l’autre; ailleurs dans le cortège, ce n’était que cousins et cousines, fiancés et fiancées. Des amants, il y en avait bien quelques paires aussi; car, dans ce pays de Paimpol, on va très loin en amour, à l’époque de la rentrée d’Islande. (Seulement on a le coeur honnête, et l’on s’épouse après.)
Mais le soir, pendant qu’on dansait, la causerie étant revenu entre eux deux sur ce grand passage de poissons, il lui avait dit brusquement, la regardant dans les yeux en plein, cette chose inattendue:
Il n’y a que vous dans Paimpol, — et même dans le monde, - pour m’avoir fait manquer cet appareillage; non, sûr que pour aucune autre, je ne me serais dérangé de ma pêche, mademoiselle Gaud...