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Jean-François de Nantes;
Jean-François.
Jean-François!

... Ils regardaient à présent, au fond de leur horizon gris, quelque chose d’imperceptible. Une petite fumée, montant des eaux comme une queue microscopique, d’un autre gris, un tout petit peu plus foncé que celui du ciel. Avec leurs yeux exercés à sonder les profondeurs, ils l’avaient vite aperçue:

— Un vapeur, là-bas!

— J’ai idée, dit le capitaine en regardant bien, j’ai idée que c’est un vapeur de l’État, — le croiseur qui vient faire sa ronde...

Cette vague fumée apportait aux pêcheurs des nouvelles de France, et, entre autres, certaine lettre de vieille grand’mère, écrite par une main de belle jeune fille.

Il se rapprocha lentement; bientôt on vit sa coque noire, — c’était bien le croiseur, qui venait faire un tour dans ces fiords de l’ouest.

En même temps, une légère brise qui s’était levée, piquante à respirer, commençait à marbrer par endroits la surface des eaux mortes; elle traçait sur le luisant miroir des dessins d’un bleu vert, qui s’allongeaient en traînées, s’étendaient comme des éventails, ou se ramifiaient en forme de madrépores; cela se faisait très vite avec un bruissement, c’était comme un signe de réveil présageant la fin de cette torpeur immense. Et le ciel, débarrassé de son voile, devenait clair; les vapeurs, retombées sur l’horizon, s’y tassaient en amoncellements d’ouates grises, formant comme des murailles molles autour de la mer. Les deux glaces sans fin entre lesquelles les pêcheurs étaient -celle d’en haut et celle d’en bas — reprenaient leur transparence profonde, comme si on eût essuyé les buées qui les avaient ternies. Le temps changeait, mais d’une façon rapide qui n’était pas bonne.

Et, de différents points de la mer, de différents côtés de l’étendue, arrivaient des navires pêcheurs: tous ceux de France qui rôdaient dans ces parages, des Bretons, des Normands, des Boulonnais ou des Dunkerquois. Comme des oiseaux qui rallient à un rappel, ils se rassemblaient à la suite de se croiseur; il en sortait même des coins vides de l’horizon, et leurs petites ailes grisâtres apparaissaient partout. Ils peuplaient tout à fait le pâle désert.

Plus de lente dérive, ils avaient tendu leurs voiles à la fraîche brise nouvelle et se donnaient de la vitesse pour s’approcher.