Il n’était pas là, lui! Encore se mauvais sort qui l’éloignait d’elle partout et toujours. Remettre sa visite à une autre fois, elle y pensa bien. Mais cette petite qui l’avait vue en route, qui pourrait parler... Que penserait-on de cela à Pors-Even? Alors elle décida poursuivre, en musant le plus possible, afin de lui donner le temps de rentrer.
A mesure qu’elle approchait de ce village d’Yann, de cette pointe perdue, les choses devenaient toujours plus rudes et plus désolées. Ce grand air de mer qui faisait les hommes plus forts, faisait aussi les plantes plus basses, courtes, trapues, aplaties sur le sol dur. Dans le sentier, il y avait des goémons qui traînaient par terre, feuillages d’ailleurs, indiquant qu’un autre monde était voisin. Ils se répandaient dans l’air leur odeur saline.
Gaud rencontrait quelquefois des passants, gens de mer, qu’on voyait à longue distance dans ce pays nu, se dessinant, comme agrandis, sur la ligne haute et lointaine des eaux. Pilotes ou pêcheurs, ils avaient toujours l’air de guetter au loin, de veiller sur le large; en la croisant, ils lui disaient bonjour. Des figures brunies, très mâles et décidées, sous un bonnet de marin.
L’heure ne passait pas, et vraiment elle ne savait que faire pour allonger sa route; ces gens s’étonnaient de la voir marcher si lentement.
Ce Yann, que faisait-il à Loguivy? Il courtisait les filles peut-être...
Ah! Si elle avait su comme il s’en souciait peu, des belles. De temps en temps, si l’envie lui en prenait de quelqu’une, il n’avait en général qu’à se présenter. Les fillettes de Paimpol, comme dit la vieille chanson islandaise, sont un peu folles de leur corps, et ne résistant guère à un garçon aussi beau. Non, tout simplement, il était allé faire une commande à certain vannier de ce village, qui avait seul dans le pays la bonne manière pour tresser les casiers à prendre les homards. Sa tête était très libre d’amour en ce moment.
Elle arriva à une chapelle, qu’on apercevait de loin sur une hauteur. C’était une chapelle toute grise, très petite et très vieille; au milieu de l’aridité d’alentour, un bouquet d’arbres, gris aussi et déjà sans feuilles, lui faisait des cheveux, des cheveux jetés tous du même côté, comme par une main qu’on y aurait passée.
Et cette main était celle aussi qui fait sombrer les barques des pêcheurs, main éternelle des vents d’ouest qui couche, dans le sens des lames et de la houle, les branches tordues des rivages. Ils avaient poussé de travers et échevelés, les vieux arbres, courbant le dos sous l’effort séculaire de cette main-là.
Gaud se trouvait presque au bout de sa course, puisque c’était la chapelle de Pors-Even; alors elle s’y arrêta, pour gagner encore du temps.
Un petit mur croulant dessinait autour un enclos enfermant des croix. Et tout était de la même couleur, la chapelle, les arbres et les tombes; le lieu tout entier semblait uniformément hâlé, rongé par le vent de la mer; un même lichen grisâtre, avec ses taches d’un jaune pâle de soufre, couvrait les pierres, les branches noueuses, et les saints en granit qui se tenaient dans les niches du mur.