Alors Yann et Sylvestre firent rapidement leur premier déjeuner du matin avec des biscuits; après les avoir cassés à coups de maillet, ils se mirent à les croquer d’une manière très bruyante, en riant de les trouver si durs. Ils étaient redevenus tout à fait gais à l’idée de descendre dormir, d’avoir bien chaud dans leurs couchettes, et, se tenant l’un l’autre par la taille, ils s’en allèrent jusqu’à l’écoutille, en se dandinant sur un air de vieille chanson.

Avant de disparaître par ce trou, ils s’arrêtèrent à jouer avec un certain Turc, le chien du bord, un terre-neuvien tout jeune, qui avait d’énormes pattes encore gauches et enfantines. Ils l’agaçaient de la main; l’autre les mordillait comme un loup, et finit par leur faire du mal. Alors Yann, avec un froncement de colère dans ses yeux changeants, le repoussa d’un coup trop fort qui le fit s’aplatir et hurler.

Il avait le coeur bon, ce Yann, mais sa nature était restée un peu sauvage, et quand son être physique était seul en jeu, une caresse douce était souvent chez lui très près d’une violence brutale.

Chapitre II

Leur navire s’appelait la Marie, capitaine Guermeur. Il allait chaque année faire la grande pêche dangereuse dans ces régions froides où les étés n’ont plus de nuits.

Il était très ancien, comme la Vierge de faïence sa patronne. Ses flancs épais, à vertèbres de chêne, étaient éraillés, rugueux, imprégnés d’humidité et de saumure; mais sains encore et robustes, exhalant les senteurs vivifiantes du goudron. Au repos il avait un air lourd, avec sa membrure massive, mais quand les grandes brises d’ouest soufflaient, il retrouvait sa vigueur légère, comme les mouettes que le vent réveille. Alors il avait sa façon à lui de s’élever à la lame et de rebondir, plus lestement que bien des jeunes, taillés avec les finesses modernes.

Quant à eux, les six hommes et le mousse, ils étaient des Islandais (une race vaillante de marins qui est répandue surtout au pays de Paimpol et de Tréguier, et qui s’est vouée de père en fils à cette pêche-là).

Ils n’avaient presque jamais vu l’été de France.

A la fin de chaque hiver, ils recevaient avec les autres pêcheurs, dans le port de Paimpol, la bénédiction des départs. Pour ce jour de fête, un reposoir, toujours le même, était construit sur le quai; il imitait une grotte en rochers et, au milieu, parmi des trophées d’ancres, d’avirons et de filets, trônait, douce et impassible, la Vierge, patronne des marins, sortie pour eux de son église, regardant toujours, de génération en génération, avec ses mêmes yeux sans vie, les heureux pour qui la saison allait être bonne, — et les autres, ceux qui ne devaient pas revenir.

Le saint-sacrement, suivi d’une procession lente de femmes et de mères, de fiancées et de soeurs, faisait le tour du port, où tous les navires islandais, qui s’étaient pavoisés, saluaient du pavillon au passage. Le prêtre, s’arrêtant devant chacun d’eux, disait les paroles et faisait les gestes qui bénissent.