C’était la première brume d’août qui se levait. En quelques minutes le suaire fut uniformément dense, impénétrable; autour de la Marie, on ne distinguait plus rien qu’une pâleur humide où se diffusait la lumière et où la mâture du navire semblait même se perdre.

— De ce coup, la voilà arrivée, la sale brume, dirent les hommes.

Ils connaissaient depuis longtemps cette inévitable compagne de la seconde période de pêche; mais aussi cela annonçait la fin de la saison d’Islande, l’époque où l’on fait route pour revenir en Bretagne.

En fines gouttelettes brillantes, cela se déposait sur leur barbe; cela faisait luire d’humidité leur peau brunie. Ceux qui se regardaient d’un bout à l’autre du bateau se voyaient troubles comme des fantômes; par contre les objets très rapprochés apparaissaient plus crûment sous cette lumière fade et blanchâtre. On prenait garde de respirer la bouche ouverte; une sensation de froid et de mouillé pénétrait les poitrines.

En même temps, la pêche allait de plus en plus vite, et on ne causait plus, tant les lignes donnaient; à tout instant, on entendait tomber à bord des gros poissons, lancés sur les planches avec un bruit de fouet; après, ils se trémoussaient rageusement en claquant de la queue contre le bois du pont; tout était éclaboussé de l’eau de la mer et des fines écailles argentées qu’ils jetaient en se débattant. Le marin qui leur fendait le ventre avec son grand couteau, dans sa précipitation, s’entaillait les doigts, et son sang bien rouge se mêlait à la saumure.

Chapitre X

Ils restèrent, cette fois, dix jours d’affilée pris dans la brume épaisse, sans rien voir. La pêche continuait d’être bonne et, avec tant d’activité, on ne s’ennuyait pas. De temps en temps, à intervalles réguliers, l’un d’eux soufflait dans une trompe de corne d’où sortait un bruit pareil au beuglement d’une bête sauvage.

Quelquefois, du dehors, du fond des brumes blanches, un autre beuglement lointain répondait à leur appel. Alors on veillait davantage. Si le cri se rapprochait, toutes les oreilles se tendaient vers ce voisin inconnu, qu’on apercevrait sans doute jamais et dont la présence était pourtant un danger. On faisait des conjectures sur lui; il devenait une occupation, une société et, par envie de le voir, les yeux s’efforçaient à percer les impalpables mousselines blanches qui restaient tendues partout dans l’air.

Puis il s’éloignait, les beuglements de sa trompe mouraient dans le lointain sourd; alors on se retrouvait seul dans le silence, au milieu de cet infini de vapeurs immobiles. Tout était imprégné d’eau; tout était ruisselant de sel et de saumure. Le froid devenait plus pénétrant; le soleil s’attardait davantage à traîner sous l’horizon; il y avait déjà de vraies nuits d’une ou deux heures, dont la tombée grise était sinistre et glaciale.

Chaque matin on sondait avec un plomb la hauteur des eaux, de peur que la Marie ne se fût trop rapprochée de l’île d’Islande. Mais toutes les lignes du bord filées bout à bout n’arrivaient pas à toucher le lit de la mer: on était donc bien au large et en belle eau profonde.