Gaud ne parlait pas de peur de donner à Yann une occasion de prendre congé; elle eût voulu rester sur ce bon regard doux qu’elle avait reçu de lui, marcher les yeux fermés pour ne plus voir rien autre chose, marcher ainsi bien longtemps à ses côtés dans un rêve qu’elle faisait, au lieu d’arriver si vite à leur logis vide et sombre où tout allait s’évanouir.
A la porte, il y eut une de ces minutes d’indécision pendant lesquelles il semble que le coeur cesse de battre. La grand’mère entra sans se retourner; puis Gaud, hésitante, et Yann, par derrière, entra aussi...
Il était chez elle, pour la première fois de sa vie; sans but, probablement; qu’est-ce qu’il pouvait vouloir?... En passant le seuil, il avait touché son chapeau, et puis, ses yeux ayant rencontré d’abord le portrait de Sylvestre dans sa petite couronne mortuaire en perles noires, il s’en était approché lentement comme d’une tombe.
Gaud était restée debout, appuyée des mains à leur table. Il regardait maintenant tout autour de lui, et elle le suivait dans cette sorte de revue silencieuse qu’il passait de leur pauvreté. Bien pauvre, en effet, malgré son air rangé et honnête, le logis de ces deux abandonnées qui s’étaient réunies. Peut-être, au moins, éprouverait-il pour elle un peu de bonne pitié, en la voyant redescendue à cette même misère, à ce granit fruste et à ce chaume. Il n’y avait plus de la richesse passée, que le lit blanc, le beau lit de demoiselle, et involontairement les yeux de Yann revenaient là...
Il ne disait rien... Pourquoi ne s’en allait-il pas?... La vieille grand’mère, qui était encore si fine à ses moments lucides, faisait semblant de ne pas prendre garde à lui. Donc ils restaient debout devant l’un l’autre, muets et anxieux, finissant par se regarder comme pour quelque interrogation suprême.
Mais les instants passaient et, à chaque seconde écoulée, le silence semblait entre eux se figer davantage. Et ils se regardaient toujours plus profondément, comme dans l’attente solennelle de quelque chose d’inouï qui tardait à venir.
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— Gaud, demanda-t-il à demi-voix grave, si vous voulez toujours...
Qu’allait-il dire?... On devinait quelque grande décision, brusque comme étaient les siennes, prise là tout à coup, et osant à peine être formulée...
— Si vous voulez toujours... La pêche s’est bien vendue cette année, et j’ai un peu d’argent devant moi...