Penchées sur leur table, toutes deux semblaient jeunes; l’une avait une coiffe extrêmement grande, à la mode d’autrefois; l’autre, une coiffe toute petite, de la forme nouvelle qu’ont adoptée les Paimpolaises: — deux amoureuses, eût-on dit, rédigeant ensemble un message tendre pour quelque bel Islandais.

Celle qui dictait — la grande coiffe — releva la tête, cherchant ses idées. Tiens! Elle était vieille, très vieille, malgré sa tournure jeunette, ainsi vue de dos sous son petit châle brun. Mais tout à fait vieille: une bonne grand’mère d’au moins soixante-dix ans. Encore jolie par exemple, et encore fraîche, avec les pommettes bien roses, comme certains vieillards ont le don de les conserver. Sa coiffe, très basse sur le front et sur le sommet de la tête, était composée de deux ou trois larges cornets en mousseline qui semblaient s’échapper les uns des autres et retombaient sur la nuque. Sa figure vénérable s’encadrait bien dans toute cette blancheur et dans ces plis qui avaient un air religieux. Ses yeux, très doux, étaient pleins d’une bonne honnêteté. Elle n’avait plus trace de dents, plus rien, et, quand elle riait, on voyait à la place ses gencives rondes qui avaient un petit air de jeunesse. Malgré son menton, qui était devenu “en pointe de sabott” (comme elle avait coutume de dire), son profil n’était pas trop gâté par les années; on devinait encore qu’il avait dû être régulier et pur comme celui des saintes d’église.

Elle regardait par la fenêtre, cherchant ce qu’elle pourrait bien raconter de plus pour amuser son petit-fils.

Vraiment il n’existait pas ailleurs, dans tout le pays Paimpol, une autre bonne vieille comme elle, pour trouver des choses aussi drôles à dire sur les uns ou les autres, ou même sur rien du tout. Dans cette lettre, il y avait déjà trois ou quatre histoires impayables, - mais sans la moindre malice, car elle n’avait rien de mauvais dans l’âme.

L’autre, voyant que les idées ne venaient plus, s’était mise à écrire soigneusement l’adresse:

A monsieur Moan, Sylvestre, à bord de la MARIE, capitaine Guermeur, — dans la mer d’Islande par Reykjavik.

Après, elle aussi releva la tête pour demander:

— C’est-il fini, grand’mère Moan?

Elle était bien jeune, celle-ci, adorablement jeune, une figure de vingt ans. Très blonde, — couleur rare en ce coin de Bretagne où la race est brune; très blonde, avec des yeux d’un gris de lin à cils presque noirs. Ses sourcils, blonde autant que ses cheveux, étaient comme repeints au milieu d’une ligne plus rousse, plus foncée, qui donnait une expression de vigueur et de volonté. Son profil, un peu court, était très noble, le nez prolongeant la ligne du front avec une rectitude absolue, comme dans les visages grecs. Une fossette profonde, creusée sous la lèvre inférieure, en accentuait délicieusement le rebord; — et de temps en temps, quand une pensée la préoccupait beaucoup, elle la mordait, cette lèvre, avec ses dents blanches d’en haut, ce qui faisait courir sous la peau fine des petites traînées plus rouges. Dans toute sa personne svelte, il y avait quelque chose de fier, de grave aussi un peu, qui lui venait des hardis marins d’Islande ses ancêtres. Elle avait une expression d’yeux à la fois obstinée et douce.

Sa coiffe, était en forme de coquille, descendait bas sur le front, s’y appliquant presque comme un bandeau, puis se relevant beaucoup des deux côtés, laissant voir d’épaisses nattes de cheveux roulées en colimaçon au-dessus des oreilles — coiffure conservée des temps très anciens et qui donne encore un air d’autrefois aux femmes paimpolaises.