Tout à fait finie, sa grande révolte; il était redevenu doux comme un petit enfant, sans résistance, sans volonté, livré absolument à cette sollicitude de mère. Il se laissa ramener dans la belle salle dorée, il se laissa coucher, et consentit à boire une tisane où son amie, sans le lui dire, avait versé une substance endormeuse.

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La nuit à présent était tombée sur l'ambulance, et on y voyait à peine dans la salle où des veilleuses s'allumaient. Pour sa première nuit d'aveugle, il dormait d'un profond sommeil artificiel, lui, Lormont, Georges, ex-sergent au 121e de ligne, aujourd'hui épave humaine qui n'avait même pas pu mourir, et son amie, assise à son chevet, n'osait pas lui retirer la main qu'il tenait dans les siennes. Alors une petite infirmière toute blanche et toute svelte s'avança vers cette autre forme aussi blanche qui veillait dans la chaise près du lit nº 5: «Cela vous a brisée, madame la duchesse, dit-elle à voix basse. Allez-vous reposer à présent, de grâce, puisqu'il dort... Regardez comme il dort bien.»

Et la duchesse répondit: «Me coucher, non... Voyez-vous, il y aura l'horreur de son premier réveil, quand, pour la première fois, il se rappellera... Je ne peux pas le laisser seul à un pareil moment, puisque ma présence le console... Allez dire, ma chère enfant, qu'on m'apporte un des grands fauteuils, vous savez,—et c'est ici que je dormirai».

Une lourde angoisse pesait sur cette salle, d'apparence si calme et si jolie, éclairée discrètement par des veilleuses roses. De temps à autre, un trop long soupir, ou une plainte, même un cri s'échappait d'une poitrine. C'était la salle consacrée à ceux qui n'avaient plus d'yeux. De par le crime du Monstre de Berlin, les soldats étendus sur ces lits bien blancs venaient d'être, en pleine jeunesse, jetés dans la nuit éternelle; quelques-uns le savaient, d'autres, que l'on trompait encore, vivaient dans la terreur de l'apprendre. Tous ces humbles dormeurs avaient des réveils en soubresaut, accompagnés inexorablement par des rappels de souffrance et d'effroi...[4].

NOS MATELOTS

(Allocution prononcée à la Comédie-Française, en juin 1916, au début de la représentation de gala donnée pour nos matelots.)

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Je ne voulais jamais plus à aucun prix,—j'en avais même fait le serment,—reparaître en public, et pourtant me voici! C'est que notre cher ministre de la Marine a bien voulu me prier lui-même. «Venez, m'a-t-il dit, parlez encore une fois de nos matelots, et parlez-en avec tout votre cœur.» Alors, comment refuser, surtout quand la cause est si belle!...

...Parler de nos matelots, mais je l'ai fait toute ma vie. Je leur dois ce que je suis, je leur dois tout, car, dans mon œuvre, la seule partie qui vaille peut-être, est celle qu'ils m'ont inspirée. Pendant près d'un demi-siècle j'ai vécu avec eux, je les ai suivis d'un regard fraternel, aussi bien dans leurs naïfs égarements et les violences de leurs courtes joies, que dans leurs austérités coutumières, dans leurs inlassables résignations et leurs renoncements sublimes. Je me suis penché même sur les plus humbles d'entre eux et les plus primitifs,—et, malgré les apparentes distances, que leur tact naturel sait toujours respecter, ils ont été mes compagnons les plus fidèles, les plus affectueux, et je puis presque dire les plus chers.