Où sont-ils, aujourd'hui, ceux qui furent les compagnons de ma jeunesse? Blanchis, courbés, marchant avec des bâtons de vieillard, ou endormis sous les petites croix des cimetières de village, ou bien encore, tombés dans les dessous insondables de la mer, et anéantis là, transmués en ces organismes des grandes profondeurs, qu'aucun œil humain ne connaîtra jamais... Ma génération a passé, et une suivante, presque, a passé aussi, et cette fois est une des dernières sans doute où je me trouverai dans une réunion de mes camarades de la marine, et entouré de tant de grands cols bleus.

Il me semble donc que je puis emprunter déjà cette liberté de langage qui est permise dans un testament suprême. A nos chers matelots, j'ai le droit de dire, oh! sans intention cruelle, on le pense bien: prenez garde à la dégénérescence qui menace de vous atteindre! Bien entendu, je ne le dis pas pour vous qui êtes là, pour vous qui revenez de la tragédie de Belgique, et qui avez tous la belle croix sur la poitrine, et qui représentez l'élite d'une élite. Non, mais je le dis pour les matelots en général. Dégénérescence physique d'abord, due à ce fléau si avilissant de l'alcoolisme qui nous est arrivé du Nord brumeux et qui a déjà trop touché nos côtes bretonnes: regardez les petits enfants de ces villages, et comparez-les à ce que furent leurs pères! Et puis, chez les moins équilibrés, un peu de fléchissement moral peut-être, dû à des idées nouvelles, généreuses sans doute, mais qui peuvent devenir néfastes quand on se les assimile trop vite et sans mesure...

Au moment où il m'a fallu quitter mon dernier navire, je songeais avec une infinie tristesse: «Ils ont l'air de changer, nos matelots. Où donc vont-ils, vers quel modernisme qui les banalise? Quand éclatera l'inévitable guerre, pourvu que nous les retrouvions aussi solides au poste que leurs devanciers!»

Mais, Dieu merci! combien je m'exagérais le mal! Comme d'ailleurs toute notre France, merveilleuse et éternelle, ils n'étaient encore qu'effleurés. La guerre a été déchaînée, le fou sinistre là-bas, l'espèce de hyène enragée qui règne sur la Grande Barbarie d'outre-Rhin, a osé enfin tenter le forfait sans nom qui avait été le but de toute son abominable existence. A peine équipés, à peine préparés, on les a envoyés sur l'Yser,—et ils ont étonné le monde! Et nous devons comme autrefois, plus qu'autrefois même, plus que jamais, nous incliner devant eux, pour un beau salut de notre admiration affectueusement extasiée!...

Pour finir et résumer cette sorte de testament, que l'on me permette de donner à nos chers grands enfants à col bleu[5] quelques conseils, tout à fait de ma façon... Cela m'amuse de commencer par celui-ci, qui, à première vue, n'a pas l'air très sérieux et que vous garderez tout à fait entre nous, n'est-ce pas:

«Ne croyez pas nécessaire de vous moderniser en affectant des allures trop correctes. Je ne vois aucun inconvénient à vos petits tapages, qui étaient d'ailleurs devenus classiques; j'ose à peine dire que je regrette plutôt qu'ils se démodent, car cela tendrait moins à prouver un assagissement de vos âmes—au fond déjà très sages—qu'une diminution de vos vibrantes jeunesses.

«Quant à vos âmes elles-mêmes qui sont si bien comme cela, si droites et si jolies, de grâce n'y changez rien! Cela par exemple, je vous le dis de tout mon cœur et de toutes mes forces. Ah! non, n'y changez rien. Gardez la tradition saine et superbe. Gardez le respect et la confiance, sur quoi reposait votre discipline séculaire. J'aimerais même vous voir garder aussi—mais je crains qu'il soit trop tard—garder les vieux rêves, qui sont pour émerveiller et enchanter à l'heure de la mort... et garder jusqu'à votre antique Notre-Dame de la Mer, car, à travers tout, elle demeure l'un de ces bienfaisants symboles derrière lesquels se cachent la vérité et les plus essentiels espoirs.

«Oh! tâchez de rester ce que vous êtes et ce qu'étaient vos ancêtres. Oh! restez, dans toute la plénitude du sens admirable que j'attache à ce mot-là,—restez des MATELOTS!...»

MADEMOISELLE ANNA,
TRÈS HUMBLE POUPÉE

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