VI

Pour ne pas faire de peine aux humbles, pour ne pas blesser les petits, il y a un certain tact qui vient du cœur et que les êtres les moins cultivés possèdent souvent par nature, mais que, par contre, l'éducation ne saurait donner, même aux gens les plus affinés du monde.

LE PRINCE ASSASSINÉ PAR EUX

YOUZOUF-YZEDDIN

———

Février 1916.

Avant que l'oubli soit retombé sur ce prince ami de la France, dont l'Allemagne vient de se débarrasser par un de ses crimes coutumiers, je voudrais dire quelques mots de lui.

Lors de mes premiers séjours à Constantinople, sous le règne du sultan Abdul-Hamid, il était, comme tous les princes pouvant de près ou de loin prétendre au trône, gardé dans une tour d'ivoire, personne n'avait le droit de l'approcher et la prudence exigeait même que l'on ne prononçât pas son nom.

Ce n'est qu'en 1910 que j'eus l'honneur d'être admis auprès de lui, quand je revins en Turquie sous le règne débonnaire du sultan Mahomet V; il était alors à peine libéré de son étouffante séquestration et commençait à vivre de la vie de tout le monde. Un ministre ottoman, qui était son ami et le mien, m'avait proposé de me présenter, devinant que j'aimerais à connaître cette attachante figure.

Je me rappelle mon étonnement quand la voiture qui nous menait à cette audience prit le chemin de Dolma-Bagtché. Comment! il était là maintenant, l'héritier présomptif de Turquie, à côté du sultan régnant, installé en toute liberté dans une aile du même palais! Les temps étaient donc bien changés!