Le lendemain, le prince me reçut en bas, au bord de l'eau, rive d'Europe, dans le somptueux palais officiel, et, quand j'entrai, sa main me fut tendue avec un élan que je ne lui connaissais pas. Ce n'était plus du tout l'accueil seulement aimable, sympathique sans plus, des audiences passées, il s'y mêlait aujourd'hui quelque chose de confiant et d'affectueux; depuis la dernière fois, j'avais gagné son cœur; comme tout son peuple, il m'avait voué une reconnaissance excessive, et si touchante, de ce que j'avais été la voix à peu près unique osant s'élever en faveur de la Turquie, au milieu du concert des calomnies salariées ou simplement absurdes.

Le prince me dit sa stupeur douloureuse d'avoir vu la France, vers laquelle s'était tourné son espoir, la France alliée ou amie depuis des siècles, accabler d'injures son pays à l'instant de la suprême détresse. Dans son indignation toute fraîche contre les mensonges des Bulgares et les horreurs sans nom, pires que à l'allemande qu'ils venaient de commettre, il souffrait encore cruellement d'avoir entendu chez nous de folles apologies de ce peuple et de son ignoble Cobourg.—On se souvient en effet qu'elles ne tarirent pas, les louanges délirantes, jusqu'à l'heure où le premier coup de traîtrise dudit Cobourg contre la Serbie, vint tout de même nous ouvrir un peu les yeux.

—«Ne nous accusez que d'ignorance, monseigneur, lui dis-je. Interrogez ceux d'entre nous qui ont habité votre pays, qui ont vu de près et qui savent; l'amitié de tous ceux-là, je vous assure, vous est restée.»

Et, si nous avions été en 1916 au lieu d'être en 1913, j'aurais pu ajouter: «Interrogez nos officiers et nos soldats, qui, presque tous, étaient partis pour les Dardanelles avec un cœur empoisonné de préjugés et de haine contre les Turcs. Ils sont revenus pleins d'admiration et de sympathie pour eux, pour leur courage sublime, pour leur douceur à soigner et relever nos blessés et nos prisonniers, malgré la barbarie allemande qui les harcelait par derrière.»

En effet, j'ai causé avec beaucoup de nos héros, à leur retour de là-bas, et jusqu'à présent je n'en ai pas trouvé un seul qui ne m'ait dit: «Vous aviez raison et, nous n'éprouvions plus le sentiment de nous battre contre de vrais ennemis».

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J'en viens, pour finir, à notre entrevue d'adieu. C'était la veille de mon départ, à la fin de l'été 1913. Une erreur de transmission m'avait fixé pour quatre heures l'audience qui était en réalité pour trois, et il était déjà trois heures et demie quand j'en fus informé. J'habitais alors, au fond de Stamboul, une très vieille maison que le Comité de défense nationale turque avait arrangée pour moi, avec un goût exquis, à la mode ancienne,—et c'était très loin de Dolma-Bagtché, à deux ou trois kilomètres environ, de l'autre côté de la Corne d'Or. Mon Dieu, si le prince avait déjà quitté le palais, où peut-être il était descendu exprès pour moi, s'il était déjà reparti, comme chaque soir, pour son ermitage sur la colline d'Asie!... Toutes les excuses que je pourrais lui faire, après, par lettre, ne changeraient rien à mon regret de m'en aller ainsi sans l'avoir vu.

Et je me mis en route bride abattue, descendant, au galop de mes chevaux, des pentes où les cochers de chez nous n'auraient pas osé se risquer, même au pas et la mécanique serrée. Il est vrai, à Stamboul, on ne serre jamais le frein, non plus que l'on ne ralentit aux descentes les plus raides; mais c'est égal, cette vitesse de cheval échappé, dans les rues presque désertes, étonnait les rares passants. D'autant plus que c'était un dimanche, et, bien que ce jour de la semaine ne soit pas celui où les musulmans se reposent, il épand quand même son silence et son calme nostalgique, ici tout comme sur nos villes occidentales, Constantinople renfermant des centaines de milliers de chrétiens, qui sont d'ordinaire ses habitants les plus agités.

J'arrivai avec une heure de retard au palais blanc qui semblait accablé lui aussi par cette morne tristesse du dimanche, en même temps que par cette chaleur toujours un peu mélancolique des beaux soirs de fin septembre; il y avait même quelque chose de plus, un air d'abandon que je remarquais pour la première fois, presque du délabrement commencé, et un indéfinissable présage de mort: deux gardiens seulement à la porte, de l'herbe verte entre les dalles de la cour, trop de silence, et pas de livrée dans le grand escalier spécial du prince.

A l'intérieur cependant, la magnificence était toujours pareille, et je trouvai le prince qui avait eu la bonté de m'attendre. Avec la plus cordiale bonne grâce, il accepta mes excuses, et je pus avoir avec lui cette dernière causerie, que j'avais tant craint de manquer.