(Simple, oui, je ne suis qu'un simple, que des engrenages ont emporté, et qui a manqué sa vie; je n'étais pas né pour m'éparpiller sur toute la terre, m'asseoir au foyer de tous les peuples, me prosterner dans les mosquées de l'Islam, mais pour rester, plus ignorant encore que je ne suis, dans ma province natale, dans mon île d'Oléron, dans la vieille demeure au porche badigeonné de chaux blanche, près du petit temple huguenot où j'ai prié, enfant, avec une telle ferveur,—très humble petit temple que, du fond des lointains de l'Afrique ou de l'Asie, j'ai plus d'une fois revu en rêve, dans la rue d'un village désuet, à côté de certain mur de jardin que dépasse la verdure sombre de grands oliviers...)

Ce que je voudrais leur dire, à mes frères inconnus, c'est que, plus le vertige et le chancellement nous entourent et nous affolent, plus il faudrait s'efforcer d'établir au contraire dans nos âmes la paix et la stabilité. Ce conseil, oh! tout le monde aurait su le donner, je suis le premier à le reconnaître; mais personne, plus que moi jadis, n'a douté qu'il fût possible de le suivre. Cependant, je m'y raillie de plus en plus aujourd'hui; plus que jamais, je crois que la paix intime peut à la rigueur se retrouver, non pas seulement par résignation détachée, mais aussi, qui sait, par espoir d'autre chose, pour ailleurs, pour plus tard...

Je reparlerai d'abord de cet effroyable soleil qui nous entraîne à sa suite dans des régions sans cesse nouvelles de l'infini noir, et dont la force attractive se tient toujours prête à faire dévier notre pauvre planète de son ellipse frénétique, à la happer comme une négligeable poussière, dès que faiblirait la vitesse qui la sauve, pour l'anéantir dans ses continuels cyclones de feu. Ce soleil, qu'il soit, je le veux bien, devant l'évidence il faut se résigner à l'accepter, qu'il soit le réservoir de toute la matière première de ce monde matériel qui nous entoure, même des fraîches fleurs et des yeux candides de nos enfants, jusque-là, je m'incline. Mais, quant à admettre que, dans la brutale fournaise, soit aussi contenue toute la réserve de ce qui parfois dans nos âmes atteint au sublime,—l'abnégation, le sacrifice, l'amour, la charité,—non tout de même; devant cette hypothèse matérialiste, le bon sens se cabre.

Tout cela, qui donc l'a soufflé, à doses inégales, dans nos petites enveloppes d'un jour? On hésite même à admettre que ce soit Celui qui a créé si péniblement le monde visible et matériel au milieu de quoi notre vie se consume à se débattre: car Celui-là, j'oserai presque dire que, sous certains rapports, nous l'avons dépassé, puisque nous voici capables de le juger, de constater les erreurs de ses premiers essais et la puérilité de ses petites ruses inutiles. Non, tout cela, qui nous illumine de quelques rayons enchantés, dans notre affreuse nuit, tout cela nous est venu, nous ne saurons jamais d'où, mais assurément d'ailleurs, de plus loin et de plus haut...

Et voici un autre raisonnement, pour le moins aussi simpliste, et plus facile encore à battre en brèche, parce qu'il a une vague prétention de s'appuyer sur quelque chose comme une donnée précise;—et cependant il me semble qu'il rassure. La science, il est depuis longtemps entendu, n'est-ce pas, qu'elle n'explique et n'expliquera jamais rien du tout, si ce n'est les bagatelles du seuil; plus elle marche, plus elle pénètre, et plus elle développe en avant de notre route les champs déjà démesurés de l'inconcevable, plus elle nous apporte l'effroi, le vertige et l'horreur. Toutefois, dans les troublantes officines de ses investigations que nous appelons laboratoires, elle vient de faire une découverte qui n'a pas eu, semble-t-il, le retentissement mondial qu'elle mérite, mais d'où l'on peut déduire quelque espoir. Naguère encore on disait: la matière est divisible à l'infini.—Eh bien! il ne paraît plus que ce soit vrai pour la matière organique. On disait: aux yeux de la Nature, il n'y a pas des choses grandes et des choses petites; l'œuvre créatrice peut s'exercer jusqu'à l'infini, dans le petit comme dans le gigantesque, car les microscopes, à mesure qu'augmente leur grossissement, nous montrent toujours, toujours des organismes aussi compliqués chez de plus infimes microbes (qui sont, bien entendu, férocement armés pour en tuer d'autres), et, plus le grossissement augmentera, plus il nous en montrera encore, sans limite qui puisse être atteinte. Eh bien! ce n'était pas vrai: un moment arrive, un moment plein de révélations insondables, un moment très solennel, où il n'y a plus rien. En effet, on a découvert que si, entre deux surfaces absolument, mathématiquement planes et polies, on comprime, à l'excès, du plasma, il n'y reste plus ensuite aucun germe pouvant encore donner de la vie, même élémentaire, tout y est mort par écrasement, mort pour être devenu trop petit; il y a donc, dans la petitesse, une limite que la Nature créatrice ne peut plus franchir, et au-dessous de quoi tout son pouvoir, que l'on supposait souverain et innombrable, est en défaut.

Alors, si nous prenons pour exemple ces demi-êtres si spéciaux, déjà tout juste appréciables au microscope, dont la communion, au dire de la science, suffit à assurer la continuité des races, et en particulier de la race humaine, il faudrait, bien entendu, avec la thèse purement matérialiste, que chacun de ces atomes-là contint, en plus des germes de toutes les hérédités physiques avec leurs plus menus détails, ceux encore de toutes les hérédités morales, le caractère, l'intelligence, le génie, la tendre pitié. Or, matériellement, il n'y a pas place en eux pour la millième partie de tout cela,—à moins de tomber à des dimensions bien au-dessous de celle que la Nature exige pour en tirer quoi que ce soit. Il est donc à tout prix nécessaire que ces atomes, qui incontestablement reproduiront tout un monde de vices ou de transcendantes qualités, aient été traversés, imprégnés, ennoblis pourrait-on dire, par un rayon échappant à toute mesure de poids ou de grandeur, autrement dit par un rayon immatériel...

L'immatériel! Voici donc à quelle conclusion de portée incalculable me semblerait conduire cette expérience de l'écrasement, qui fut peut-être fortuite et passa presque inaperçue. Et, du moment que l'immatériel commence de s'indiquer à notre raison, tout s'éclaire, tous les espoirs deviennent possibles; la terreur diminue ainsi que le vertige. Affranchis, si peu que ce soit, des accablantes forces physiques, délivrés du temps, des dimensions et de l'espace, nous avons moins peur des infinis vides, et de l'énormité des soleils, et de la vitesse de leur éternelle chute.

Et, en attendant d'en savoir davantage, nous supportons déjà mieux, n'est-ce pas? cette fièvre brûlante qui sévit, de nos jours, avec délire et rage de tuerie, sur notre petite planète à bout de souffle.

Oh! certes, elles sont trop aisément attaquables, ces frêles conclusions, sans doute plus intuitives que déduites. Mais on m'accordera que celles du matérialisme exclusif, outre qu'elles nous poussent tout droit au suicide et au crime, ne tiennent pas davantage. Puisque nous avons maintenant acquis l'absolue certitude de ne jamais rien comprendre et de nous heurter de plus en plus au Terrible et à l'Absurde, dressés devant nous dans les ténèbres, j'incline plutôt à me rapprocher de ceux qui font confiance aveugle à nos grands ancêtres illuminés; ces fondateurs de nos religions, étant moins desséchés que nous par la science et les vaines agitations modernes, restaient beaucoup plus aptes à entrevoir directement le Divin. Qu'importe après tout que des adeptes d'autrefois, ameutés autour d'eux comme autour de sauveurs, aient trop encombré, de dogmes puérilement précis et d'images orientales, leurs révélations premières; passons au travers de tous ces apports qui rappetissent et qui éteignent; passons avec respect, mais passons, pour ne nous arrêter qu'à l'Espérance, qui nous attend peut-être encore derrière ces rideaux de vénérables nuages...

Ce n'est pas nouveau non plus, c'est au contraire connu et banal au possible, cette tentative de repli vers des espoirs anciens, après que l'on a constaté que partout ailleurs il n'y a que plus d'illogisme encore. Cependant j'ai tenu, avant de rentrer dans le silence de dessous terre, pour un temps que j'ignore, sinon pour l'éternité, j'ai tenu à en parler à ceux que je regarde comme mes vrais frères, à ceux qui, avec une anxieuse confiance, suivent l'évolution de mon entendement personnel, et vis-à-vis de qui je me sens charge d'âme.