Il est étrange aussi de voir qu'un côté pratique de la question d'Orient échappe à la masse de nos compatriotes, en ce moment prosternés devant les vainqueurs. Mais nous avons en Turquie deux milliards et demi de capitaux qui fructifient depuis des années, — fructifient plutôt trop, oserais-je dire ; — que deviendra cet argent de notre épargne, aux mains des envahisseurs?

Et puis surtout nous avons nos écoles, laïques ou confessionnelles, qui comportent en moyenne cent dix mille élèves parlant correctement notre langue. Quand la péninsule balkanique deviendra bulgare ou grecque, ce sera fermé, tout cela, fini ; en même temps disparaîtra l'enseignement du français dans toutes ces écoles musulmanes secondaires où il est obligatoire. Hélas! il y aura donc bientôt sur terre encore un pays de plus où s'éteindra peu à peu le cher langage de notre patrie!

VI
LES PALADINS

6 janvier 1913.

Une image de journal me tombe sous les yeux ; elle représente les quatre rois alliés, à cheval, « prêts à reprendre les hostilités ». Les voilà donc, ces quatre paladins, qui, derrière leurs armées, dans des ornières de boue sanglante et des ruisseaux rouges, s'avancent au nom du Christ!

En tête, il y a Ferdinand de Bulgarie, celui qui sut le plus bruyamment jouer de la croix, qui en joua comme d'une grosse caisse pour entraîner à sa suite le troupeau des sectaires ou des naïfs. Son profil de vautour est connu, et aussi l'éclair féroce de ses tout petits yeux de tapir, percés comme à la vrille sous les plis des peaux retombantes. On sait le passé de ce Cobourg, si plein de morgue dans la vie privée en même temps que si cruel, qui fit enfermer cinq ans, — cherchez pourquoi!… — sa belle-sœur, la malheureuse princesse Louise de Cobourg, et rendit martyre sa première femme, la princesse Maria-Luisa de Parme, dont le fantôme plaintif nous en apprendrait long, s'il était possible de l'évoquer ; hautain et cruel dans la vie privée, oui, mais peureux au début, sur son petit trône de fortune, s'en remettant à Stambouloff du soin de faire exécuter les gêneurs, passant même la frontière par prudence les jours d'exécution, jusqu'au moment où Stambouloff, devenu gêneur à son tour, fut assassiné à souhait par une main trop mystérieuse.

Derrière lui se dessine la figure aiguë et mauvaise de Pierre Karageorgévitch, qui monta sur le trône par l'horrible assassinat du roi Alexandre et de sa femme ; on sait en outre qu'il est père d'un précoce criminel, qui, tout enfant, exerça contre un domestique son instinct du meurtre.

Ensuite, vient le roitelet de Monténégro, qui, très pratique celui-là, eut l'ingénieuse idée d'organiser, au moment de la déclaration de guerre, un syndicat de baissiers à la Bourse, présidé par son fils, avec liquidation, il va sans dire, la veille même des premières hostilités. — Tel est ce pur trio des chevaliers de Jésus!

Et enfin, à peine visible au lointain de l'image, paraît le roi de Grèce, qui semble étonné et honteux de chevaucher en leur compagnie.

Le jour tout de même commence à se faire peu à peu sur cette croisade, à laquelle la croix n'a rien à voir, et sur les procédés des vainqueurs envers les vaincus. Malgré les dithyrambes de la presse salariée, malgré la censure rigoureuse coupant des passages entiers dans les rapports des correspondants de guerre, la vérité éclatera bientôt. Il se confirme que les atrocités et les tueries des alliés dépassent encore de beaucoup ce que j'indiquais dernièrement ; à Salonique en particulier, où il y eut trois jours de viols et de massacres, les témoins irréfutables sont légion. Les raffinements du genre ne manquèrent pas non plus ; et il est avéré que des prisonniers turcs, soldats ou officiers, furent renvoyés vivants, — mais sans nez, sans lèvres, sans paupières, le tout coupé avec des cisailles!…