De là à conclure que les alliés balkaniques n'avaient jamais crevé les yeux du moindre prisonnier turc, il n'y avait qu'un pas.
Et ce pas-là, divers journalistes peu recommandables se risquèrent sournoisement à le franchir, en écrivant divers articles, tous fort vilains, au commencement de ce mois-ci, mars 1913.
Par malheur, un de ces articles-là tombait, le 11 mars, sous les yeux de mon camarade, embarqué dans la division navale du Levant, — l'officier de marine qui avait écrit en décembre dernier la fameuse lettre, source de ma précédente documentation, et origine de toute l'affaire.
Et cet officier, — dont je persiste à taire le nom, tenant à ne point l'exposer aux couteaux des assassins prétendus soldats qu'il soufflette comme on va voir, — sautait immédiatement sur sa plume, et m'écrivait, dans le premier jet de son indignation, la nouvelle lettre que voici.
Je m'en voudrais à mort d'y changer une virgule ; et je n'en supprime que la date et que la signature, pour la bonne raison exposée ci-dessus[10] :
[10] La rédaction de Gil Blas, tout en s'associant à la juste indignation de Claude Farrère, prend sur elle de supprimer dans la lettre en question quelques termes énergiques dont l'auteur stigmatise les faits rapportés par lui, — cela par pur et simple respect dû aux lectrices de ce journal.
A Monsieur le lieutenant de vaisseau
Claude Farrère, 5, rue de l'Échelle, Paris.
A bord du …
De X… (Turquie.)
Mon cher ami,
Je viens de lire à l'instant dans le Petit Var du 2 mars (qui nous parvient aujourd'hui), une tartine au sujet du différend de Loti et des officiers du Bruix. J'avais bien pensé que c'était vous qui aviez fourni les tuyaux à Loti ; et je comprends à présent que ce sont ceux que je vous avais envoyés. Je ne me rappelle plus aujourd'hui les termes exacts que j'ai employés, à cette époque, pour vous peindre les atrocités qui se sont commises en Turquie d'Europe. Mais, ce que je peux vous dire, c'est que je maintiens sans restriction tout ce que je vous ai conté ; et que je vous remercie de n'en avoir point douté. Ces notes avaient été écrites au jour le jour et sous l'impression des événements. D'ailleurs je retrouve les faits détaillés dans mes papiers, avec la collection des télégrammes T. S. F. se rapportant aux événements. Tout cela est d'autre part encore entièrement présent à ma mémoire. Puisqu'il paraît y avoir discussion sur cette matière, je juge bon d'y ajouter d'autres détails que je ne vous avais pas signalés à cause de la longueur déjà exagérée de mes lettres précédentes.