Des atrocités italiennes, hélas! il y en a eu beaucoup aussi, et tellement moins excusables! Les journaux de tous les pays les ont enregistrées ; les kodaks, dont le témoignage ne se conteste pas, nous en ont apporté la vision à faire peur. En ces journées néfastes d'octobre, n'a-t-on pas osé, contrairement au droit des gens et aux règles absolues de la Convention de La Haye, donner l'ordre de fusiller en masse les Arabes suspects seulement d'avoir pris les armes? Et alors on a tué, comme en s'amusant, et les cadavres de plusieurs centaines de cultivateurs inoffensifs ont jonché l'oasis, qui est devenue un charnier humain. Et les scènes de sauvagerie qui accompagnèrent l'exécution du cawas Marko! Et les pendaisons de prisonniers! Et, dans la mer Rouge, tous ces humbles voiliers arabes, qui n'étaient pourtant pas des navires de guerre, brûlés par l'escadre italienne sous prétexte qu'ils pourraient peut-être servir à transporter des soldats!
Ce que je dis là, je suis sûr que beaucoup de cœurs italiens le sentent comme moi, au moins tous ceux qui, au début, avaient manifesté pour la paix, et bien d'autres encore. De même, quand les troupes de l'Angleterre, à l'aide de balles trop perfectionnées, réduisirent en une bouillie sanglante des milliers de derviches qui s'étaient défendus avec d'honnêtes vieux fusils ; ou quand M. Chamberlain poursuivit flegmatiquement la destruction des admirables Boers, il ne manqua point d'Anglais, Dieu merci, pour s'indigner et souffrir, — et le roi Édouard VII, visiblement, fut du nombre à en juger par la douceur des conditions qu'il posa au Transvaal après la victoire.
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Pauvre belle et pimpante Italie! Est-ce que sincèrement elle s'imagine marcher à la gloire? Je suppose bien qu'elle a perdu, à présent, cette illusion des premiers jours. D'ailleurs, une réprobation générale lui est acquise, et elle le sait.
De la gloire individuelle pour ses combattants, oh! oui, sans nul doute, elle en a récolté. Ses soldats sont des Latins, nos frères ; il a dû s'en trouver beaucoup parmi eux pour se battre comme des héros et tomber avec noblesse. Mais tout cela ne saurait racheter le crime initial, qui est d'avoir allumé la guerre. Pauvre belle nation, amie de la nôtre, je veux croire qu'elle était partie légèrement, comme au Moyen âge on partait, empanaché, pour de jolies équipées de batailles ; elle n'avait pas prévu tant de sang et tant d'horreurs. Aujourd'hui, engagée à fond, elle penserait se déshonorer en lâchant prise. Combien, au contraire, ce serait réhabilitant, nouveau, grandiose, de dire : « Assez, assez de morts ; nous ne voulons pas davantage nous rougir les mains. Nous modérons nos demandes, pour que ce cauchemar enfin s'achève. »
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J'en reviens à mon hallier d'Afrique.
Au même lieu, deuxième éclair de magnésium quelques minutes plus tard. (Dans l'intervalle, on avait entendu glapir ces bêtes de nuit qui, toujours, dès qu'elles flairent que l'on tue, s'approchent en tapinois pour finir de déchiqueter les restes.) Donc, deuxième éclair de magnésium. Le drame s'achevait ; le buffle, éventré, gisait sur l'herbe, la panthère lui étirait les entrailles. Et, dans la brousse alentour, on voyait poindre ces museaux qui glapissaient, attendant leur part : des hyènes!
Certains États européens qui s'agitent sournoisement autour de la Turquie, maintenant qu'elle est aux prises avec une guerre terrible, et s'apprêtent à lui demander des compensations, me font songer à ces hyènes assemblées auprès du buffle mourant. Des « compensations » de quoi, mon Dieu? Qu'est-ce qu'on leur a fait, à ceux-là? Vraiment, je leur préfère encore les hyènes du hallier, qui, au moins, n'employaient pas de formules ; non, elles ne demandaient pas des compensations, mais leurs glapissements disaient tout net : « On dépèce, on mange, ça sent la chair et il n'y a plus de danger ; alors, nous arrivons, nous aussi, pour nous remplir le ventre. »
Je prévois sans peine les injures que me vaudra ce manifeste de la part de certains énergumènes, intéressés ou aveuglés, qui confondent civilisation avec chemin de fer, exploitation et tuerie ; elles ne m'atteindront point dans la retraite de plus en plus fermée où ma vie va finir. J'approche du terme de mon séjour terrestre ; je ne désire ni ne redoute plus rien ; mais, tant que je pourrai faire écouter ma voix par quelques-uns, je croirai de mon devoir de dire tout ce qui me paraîtra l'éclatante vérité.