Et une mélancolie tout autre émane de cette ville, qui est perdue dans l'intérieur des terres, qui n'a ni grands navires, ni matelots, ni animation d'aucune sorte. Voici relativement peu d'années que le roi Norodon a confié son pays à la France, et déjà tout ce que nous avons bâti à Pnom-Penh a pris un air de vieillesse, sous la brûlure du soleil; les belles rues droites que nous y avons tracées, et où personne ne passe, sont verdies par les herbes; on croirait l'une de ces colonies anciennes, dont le charme est fait de désuétude et de silence...

Aujourd'hui cependant se trouve être le troisième jour de la traditionnelle «fête des eaux», et, le soir, quand le soleil tourne au rouge de cuivre, les bords du grand fleuve tout à coup s'animent. Dans l'une des jonques royales, dont l'avant représente l'énorme tête d'un monstre de rêve cambodgien, j'assiste, en compagnie d'une vingtaine de Français et de Françaises en résidence d'exil à Pnom-Penh, au défilé des longues pirogues de course; elles passent dans des remous furieux d'écume, menées par des hommes demi-nus qui pagayent debout en de belles attitudes, s'excitant par des cris.

V

Mardi, 26 novembre 1901.

A l'écart, sur la rive du fleuve, les vastes quartiers du roi s'étendent, environnés de silence; avec leurs préaux dénudés, ils forment comme une sorte de clairière au milieu de ce pays, à côté de cette ville que les arbres envahissent, et les chemins de terre rougeâtre qui les entourent sont criblés de larges empreintes par la promenade quotidienne des éléphants.

Aujourd'hui, au premier soleil de six heures et demie du matin, errant seul, je franchis la porte d'une cour de ce palais, une cour qui est très grande et pavée de blanc; au milieu, isolée dans ce vide si clair, une svelte pagode blanche et or, dont le toit se hérisse de pointes d'or, et, isolés aussi sur les côtés de cette petite solitude, deux hauts clochetons d'or étonnamment aigus, que supportent des rocailles garnies d'orchidées et de mille plantes rares. Je n'aperçois personne nulle part. Mais le silence ici prend une forme spéciale; un bruissement s'y mêle, en sourdine, sans le troubler, une vague musique aérienne que l'on ne définit pas tout de suite,--et c'est le concert des petites sonnettes argentines suspendues à chaque pointe des clochetons et des toits; le moindre souffle qui passe les fait tinter doucement.

Elle est toute neuve, cette pagode; elle éblouit par la blancheur de ses marbres, et ses ors étincellent. Ses fenêtres ont des couronnements d'or qui, sur le fond neigeux des murailles, se découpent comme de nettes joailleries et finissent en pointe de flèche. Quant à ses toits, couverts de céramiques dorées, ils ont des cornes à tous les angles, mais des cornes très, très longues, qui s'inclinent, se redressent, menacent en tous sens! A côté de ces cornes-là, celles des pagodes chinoises vraiment paraîtraient rudimentaires, à peine poussées; on dirait que plusieurs taureaux géants ont été décoiffés pour orner l'étrange temple.--Les différents peuples de race jaune restent hantés depuis des siècles par cette conception des toitures cornues sur leurs édifices religieux; mais ce sont les Cambodgiens qui les dépassent tous en extravagance...

Des pas s'approchent, des pas lourds... Ah! trois éléphants!... Sans prendre garde à moi ils traversent la cour, avec des airs entendus, empressés, comme des gens qui savent ce qu'ils ont à faire. Le bruit de leur marche et des sonnettes pendues à leur collier trouble une minute le concert éolien qui tombe discrètement d'en haut, et puis, dès qu'ils ont passé, revient ce musical silence, qui est adorable ici, dans la pureté et la quasi-fraîcheur du matin.

Les portes ouvertes de la pagode m'invitent à entrer.

A son plafond, à ses murailles, des ors trop vifs brillent partout, et mon pas résonne sur des plaques d'argent bien neuves, dont elle est entièrement dallée. Il y a donc encore à notre époque des pays où l'on songe à construire de tels sanctuaires!...