Vendredi aujourd'hui, c'est-à-dire dimanche à la musulmane; donc, rien à tenter pour l'organisation du départ et tout sera fermé.

Un incident de cette matinée vient prendre de l'importance dans notre vie austère: mon serviteur m'annonce que, sur un toit de la maison proche, un toit en terrasse où nous n'avions jamais vu que des chats pensifs, il y a deux paires de bas en soie verte et de longs pantalons de dame, étendus à sécher; avant la nuit, quelqu'un remontera bien pour les enlever, c'est certain, et peut-être, en y veillant, aurons-nous l'occasion d'apercevoir une de nos mystérieuses voisines...

Pour faire comme les bonnes gens de Chiraz, le vendredi, prenons ce matin la route de la campagne. (On sort de la ville par les grandes ogives des portes, ou, si l'on préfère, par les nombreuses brèches des remparts, où le passage continuel des mules a tracé de vrais sentiers.) Et alors c'est la plaine, la très vaste plaine entourée de farouches montagnes de pierre, murée de toutes parts, comme si elle n'était que l'immense jardin d'un Persan jaloux. Le vert des foins et des blés, le vert tout frais des peupliers en rideau, tranchent çà et là sur les grisailles de la campagne; mais on peut dire que ces grisailles, très douces, très nuancées de rose, dominent dans toute la région de Chiraz, sur la terre des champs, sur la terre ou sur les briques des murs. Au-dessus des vieux remparts presque en ruines, qui se reculent peu à peu derrière nous, de tout petits obélisques fuselés s'élèvent de distance en distance, revêtus d'émail bleu et vert; et, à mesure qu'on s'éloigne, les grands dômes des mosquées, émaillés aussi dans les mêmes couleurs, bleu et vert toujours, commencent d'apparaître et de monter au-dessus de la ville en terre grise. Dans le ciel pâle et pur, des nuages blancs s'étirent comme des queues de chat, en gardant des transparences de mousseline. Vraiment les teintes des choses, en ce pays aérien, sont parfois tellement délicates que les noms habituels ne conviennent plus; et la lumière, le calme de cette matinée ont je ne sais quoi de tendre et de paradisiaque. Cependant tout cela est triste,—et c'est toujours cet isolement du monde qui en est cause; c'est cette chaîne de montagnes emprisonnantes, c'est ce mystère des longs murs, et c'est l'éternel voile noir, l'éternelle cagoule sur le visage des femmes.

Donc c'est dimanche à la musulmane aujourd'hui, et elles se répandent toutes dans la plaine claire, ces femmes de Chiraz, qui ressemblent à des fantômes en deuil; elles s'acheminent toutes, dès le matin, vers les immenses jardins murés, édens impénétrables pour nous, où elles enlèvent leur voile et leur masque, pour se promener libres dans les allées d'orangers, de cyprès et de roses; mais nous ne les verrons point. Sur le sentier que nous suivons, passent aussi, au carillon de leurs mille petites cloches, quelques tardives caravanes de mules, qui rentrent en ville après l'heure. Et dans le lointain on aperçoit la route d'Ispahan, avec l'habituel cortège des ânons et des chameaux qui font communiquer ce pays avec la Perse du Nord.

Elles sont de diverses conditions, ces femmes qui se promènent et s'en vont à la cueillette des roses; mais le voile noir, l'aspect funéraire est le même pour toutes. De près seulement, les différences s'indiquent, si l'on observe la main, la babouche, les bas plus ou moins fins et bien tirés. Parfois une plus noble dame, aux bas de soie verte, aux doigts chargés de bagues, est assise sur une mule blanche, ou une ânesse blanche, qu'un serviteur tient par la bride et qui est recouverte d'une houssine frangée d'or. Les enfants de l'invisible belle suivent à pied; les petits garçons, même les plus bébés, très importants, avec leur bonnet haut de forme en astrakan et leur robe trop longue; les petites filles, presque toujours ravissantes, surtout celles d'une douzaine d'années, que l'on ne masque pas encore, mais qui portent déjà le voile noir et, dès qu'on les regarde, le ramènent sur leur visage, dans un effarouchement comique.

Tout ce beau monde disparaît, par les portes ogivales, au fond des jardins murés où l'on passera le reste du jour. Bientôt nous sommes seuls avec les gens du commun, dans la campagne gris rose et vert tendre, sous le ciel exquis. Plus rien à voir; revenons donc vers la vieille ville de terre et d'émail où nous pénétrerons, par quelque brèche des remparts.

Il fait tout de suite sombre et étouffant, lorsque l'on rentre dans le labyrinthe voûté, qui est aujourd'hui presque désert. Une tristesse de dimanche pèse sur Chiraz, tristesse encore plus sensible ici que sur nos villes occidentales. Le grand bazar surtout est lugubre, dans l'obscurité de ses voûtes de briques; les longues avenues où l'on ne rencontre plus âme qui vive, où toutes les échoppes sont bouchées avec de vieux panneaux de bois, fermées avec de gros verrous centenaires, ont un silence et un effroi de catacombe. L'oppression de Chiraz devient angoissante par une telle journée, et nous sentons l'envie de nous en aller, coûte que coûte, de reprendre la vie errante, au grand air, dans beaucoup d'espace...

Aujourd'hui, que faire? Après le repos méridien, allons fumer un kalyan et prendre un sorbet à la neige chez le bon Hadji-Abbas, qui a promis de nous conduire un de ces jours au tombeau du poète Saadi et à celui du noble Hafiz.

Et puis, chez les van L..., où j'ai presque une joie, ce soir, à retrouver des gens de mon espèce, autour d'une table où fume le thé de cinq heures. Ils m'apprennent cette fois qu'il y a trois autres Européens à Chiraz, là-bas dans les jardins de la banlieue: un missionnaire anglican et sa femme; un jeune médecin anglais, qui vit solitaire, charitable aux déshérités.—Ensuite madame van L... me confie son rêve de faire venir un piano; on lui en a promis un démontable, qui pourrait se charger par fragments sur des mules de caravane!... Un piano à Chiraz, quelle incohérence! D'ailleurs, non, je ne vois pas cela, ce piano, même démonté, chevauchant la nuit dans les escaliers chaotiques de l'Iran.

Au logis, où nous rentrons nous barricader à l'heure du Moghreb, deux incidents marquent la soirée. Les muezzins, au-dessus de la ville, finissaient à peine de chanter la prière du soleil couchant, quand mon serviteur accourt tout ému dans ma chambre: «La dame est là sur le toit, qui ramasse ses chaussettes vertes!» Et je me précipite avec lui... La dame est là en effet, plutôt décevante à voir de dos, empaquetée dans des indiennes communes, et les cheveux couverts d'un foulard... Elle se retourne et nous regarde, l'œil narquois, comme pour dire: «Mes voisins, ne vous gênez donc point!» Elle est septuagénaire et sans dents; c'est quelque vieille servante... Étions-nous assez naïfs de croire qu'une belle monterait sur ce toit, au risque d'être vue!