Nous arrivons par le bazar des selliers, qui est le plus luxueux de la ville et ressemble à une interminable nef d'église.—Il fut construit à l'époque de la dernière splendeur de Chiraz, au milieu du XVIIIe siècle, par un régent de la Perse appelé Kerim-Khan, qui avait établi sa capitale ici même, ramenant le faste et la prospérité d'autrefois dans ces vieux murs.—C'est une longue avenue, tout en briques d'un gris d'ardoise, très haute de plafond et voûtée en série sans fin de petites coupoles; un peu de lumière y descend par des ogives ajourées; un rayon de soleil quelquefois y tombe comme une flèche d'or, tantôt sur un tapis soyeux et rare, tantôt sur une selle merveilleusement brodée, ou bien sur un groupe de femmes,—toujours fantômes noirs au petit masque blanc,—qui marchandent à voix basse des bouquets de roses.
L'après-midi, par spéciale et grande faveur, je suis admis à pénétrer dans la cour de la mosquée de Kerim-Khan. De jour en jour je vois tomber autour de moi les méfiances; si je restais, sans doute finirais-je par visiter les lieux les plus défendus, tant les gens ici me semblent aimables et débonnaires.
D'un bout à l'autre de l'Iran, la conception des portiques de mosquées ou d'écoles est invariable; toujours une gigantesque ogive, ouverte dans toute la hauteur d'un carré de maçonnerie dont aucune moulure, aucune frise ne vient rompre les lignes simples et sévères, mais dont toute la surface unie est, du haut en bas, revêtue d'émaux admirables, diaprée, chamarrée comme un merveilleux brocart.
Le grand portique de Kerim-Khan est conçu dans ce style. Il accuse déjà une vétusté extrême, bien qu'il n'ait pas encore deux siècles d'existence, et son revêtement d'émail, d'une fraîcheur à peine ternie, est tombé par places, laissant des trous pour les fleurettes sauvages et l'herbe verte. Les quelques Chiraziens, qui ont pris sur eux de m'amener devant le vénérable seuil, tremblent un peu de me le faire franchir. Leur hésitation, et le silence de cette mosquée à l'heure qu'ils ont choisie, rendent plus charmante mon impression d'entrer dans ce lieu resplendissant et tranquille qui est la sainte cour...
Des lignes architecturales d'une austérité et d'un calme absolus, mais partout un luxe fou d'émail bleu et d'émail rose, pas une parcelle de mur qui ne soit minutieusement émaillée; on est dans un mélancolique palais de lapis et de turquoise, que, çà et là, des panneaux à fleurs roses viennent éclaircir. La cour immense est presque déserte; dans ses parois droites et lisses, des séries d'ogives parfaites s'ouvrent pour former, sur tout le pourtour, des galeries voûtées, des cloîtres, où des émaux luisent du fond de l'ombre; et au milieu, là-bas, en face de nous qui arrivons, se dresse, plus haut que tout, un bloc de maçonnerie grandiosement carré, dans lequel est percée une autre ogive, unique, celle-ci, et colossale: la porte même du sanctuaire, où l'on n'osera cependant pas me faire pénétrer.
Deux ou trois vieillards, qui étaient prosternés dans des coins, lèvent la tête vers l'intrus que je suis, et, me voyant en bonne compagnie musulmane, retournent à leur prière sans mot dire. Des mendiants, qui gisaient au soleil, s'approchent, et puis se retirent en me bénissant, après que je leur ai remis, ainsi qu'on me l'a recommandé, de larges aumônes. Tout va bien; et nous pouvons nous avancer encore, sur les vieilles dalles brisées et disjointes où l'herbe pousse, nous aventurer jusqu'à la piscine des ablutions, au centre de la cour. Ces mille dessins, si compliqués et pourtant si harmonieux, si reposants à voir, que les Persans reproduisent depuis des siècles pour leurs velours de laine ou de soie, ont été prodigués ici, sous l'inaltérable vernis des faïences; ils recouvrera du haut en fins toutes les murailles; quant à ces grands panneaux de fleurs, qui, par endroits, viennent rompre la monotonie des arabesques, chacun d'eux est une merveille de coloris et de grâce naïve. On dirait que toutes les murailles du vaste enclos ont été tendues de tapis de Perse aux nuances changeantes. Et les lézardes profondes, qu'ont faites les tremblements de terre en secouant la vieille mosquée, simulent des déchirures dans les tissus précieux.
Quand les vieillards qui priaient se sont replongés dans leur rêve, et quand les mendiants se sont effondrés à nouveau sur les dalles, le silence, la paix suprême reviennent dans le palais de lapis et de turquoise. Ce soleil du soir qui rayonne, déjà oblique et rougi, sur la profusion des émaux à reflets bleus, me fait tout à coup l'effet d'un très vieux soleil, au déclin de son âge incalculable; et je goûte âprement le charme d'être, à une heure exquise, dans un lieu lointain, mystérieux et interdit...
Je ne crois pas que beaucoup d'Européens soient entrés avant moi dans la cour d'une mosquée de Chiraz.
Notre départ était fixé à demain, mais il paraît que rien ne tient plus; le tcharvadar, après avoir mieux examiné mes bagages, déclare qu'il y en a trop et se récuse. Tout est à refaire.
Et je commence à prendre mes habitudes dans cette ville, à sortir seul, à me reconnaître dans le dédale des ruelles sombres. Là-bas, sur la place, entre la mosquée rose et les remparts croulants, au petit café où je me rends chaque soir, on ne reçoit en familier; on m'apporte «mon» kalyan, après avoir mis dans la carafe, pour en parfumer l'eau claire, des fleurs d'oranger et deux ou trois roses rouges. Je m'en reviens au logis dès que tombent ces crépuscules d'avril, tout de suite froids à cause de l'altitude, et toujours mélancoliques, malgré la joie délirante des martinets en tourbillon, dont les cris se mêlent au chant des muezzins dans l'air.