Une porte monumentale, construite il y a un siècle par le vizir de Chiraz, est à l'entrée du défilé: une sorte d'arc de triomphe qui s'ouvre sur les solitudes, sur le chaos des pierres, les horreurs de la montagne. Avant de nous engager là, nous faisons halte pour regarder en arrière, dire adieu à cette ville qui va disparaître pour jamais... Et sous quel aspect idéal et charmeur elle se montre à nous une dernière fois!... De nulle part, jusqu'à cette soirée, nous ne l'avions ainsi vue d'ensemble, dans le recul favorable aux enchantements de la lumière. Comme on la dirait agrandie et devenue étrange! Ses milliers de maisons de terre, de murailles de terre, toutes choses aux contours mous et presque sans formes, se mêlent, s'étagent, se fondent en un groupe imprécis, d'une même nuance grise finement rosée, d'une même teinte nuage de matin. Et, au-dessus de tout cela, les dômes des inapprochables mosquées resplendissent très nets, brillent au soleil comme des joyaux; leurs faïences bleues, leurs faïences vertes,—dont l'éclat ne s'imite plus de nos jours,—sont à cette heure en pleine gloire; avec leurs contours renflés, leurs silhouettes rondes, ils ressemblent à des œufs géants, les uns en turquoise vive, les autres en turquoise mourante, qui seraient posés sur on ne sait quoi de chimérique, sur on ne sait quelle vague ébauche de grande cité, moulée dans une argile couleur tourterelle...

A une descente brusque du chemin, cela s'évanouit sans retour, et, le défilé franchi, nous voici de nouveau seuls, dans le monde tourmenté des pierres. Huit hommes et huit chevaux, c'est tout mon cortège, et il paraît bien peu de chose, perdu à présent au milieu des sites immenses et vides... Des pierres, des pierres à l'infini. Sur ces étendues désertes, déployées à deux mille mètres de haut, on voit passer les ombres de quelques petits nuages voyageurs qui se hâtent de traverser le ciel. Les sommets d'alentour, où aucune herbe n'a pu prendre, sont tels encore que les laissa jadis quelque suprême tempête géologique; leurs différentes couches, bouleversées, soulevées en cyclone du temps des grandes ébullitions minérales, se dessinent partout, dans ces poses convulsives qui furent celles de la dernière fois, et qu'elles conserveront sans doute jusqu'à la fin des âges.

Notre marche est lente et difficile; il faut à tout instant mettre pied à terre et prendre les chevaux par la bride, dans les descentes trop raides ou sur les éboulis trop dangereux.

Le soir, une nouvelle petite oasis, là-bas, bien isolée dans ce royaume des pierres, dessine la ligne verte de ses prairies; elle alimente un village dont les maisonnettes en terre se tiennent collées à la base d'un rocher majestueux et ressemblent dans le lointain à d'humbles nids d'hirondelles. C'est Zargoun, où nous passerons la nuit. Nous mettons en émoi son tout petit bazar, que nous traversons au crépuscule. Les chambres de son caravansérail ont les murs crevés, et le plafond tapissé de chauves-souris; nous nous endormons là, dans un air très frais qui passe sur nous, et bercés par le concert nocturne des grenouilles qui pullulent sous les herbages de cette plaine suspendue.

Jeudi, 3 mai.

Notre manière de voyager est définitivement changée, depuis que le soleil n'est plus mortel comme en bas. Jusqu'à Ispahan, nous ferons chaque jour deux marches, de quatre ou cinq heures l'une, séparées par un repos à midi dans quelque caravansérail du chemin. Donc, il faut se lever tôt, et le soleil n'est pas encore sur l'horizon quand on nous éveille ce matin à Zargoun.

Première image de cette journée, prise du haut de l'inévitable petite terrasse, au sortir du gîte en terre battue, dans la fraîcheur de l'aube. D'abord, au premier plan, la cour du caravansérail, toute de terre et de poussière; mes chevaux, au milieu; le long des murs, mes gens, et d'autres qui passaient, fument le kalyan et prennent le thé du matin, étendus sur une profusion de tapis, de couvertures, de bissacs,—toutes inusables choses, en laine rudement tissée, qui sont le grand luxe de ce pays. Au delà commence la plaine unie de l'oasis, au delà s'étendent les champs de pavots blancs, qui, d'un côté, vont se perdre à l'infini, de l'autre, viennent mourir devant une chaîne de sommets rocheux aux grands aspects terribles. Comme ils ont l'air virginal et pur, dans leur blancheur au lever du jour, tous ces pavots,—qui sont destinés pourtant à composer un poison subtil, vendu très cher pour les fumeries d'Extrême-Orient!... Pas d'arbres nulle part; mais une mer de fleurs blanches, qui, dirait-on, s'est avancée comme pour former un golfe, entre des rives de montagnes énormes et chaotiques. Et des vapeurs d'aube, des vapeurs d'un violet diaphane traînent sur les lointains, embrouillent l'horizon libre, du côté où le soleil va surgir, confondent là-bas ces nappes uniformément fleuries, ces champs étranges, avec le ciel.

Maintenant le soleil monte; ce qui restait d'ombre nocturne fuit peu à peu devant lui sur les champs de fleurs, comme un voile de gaze brune qui s'enroulerait lentement. Et des jeunes filles sortent en troupe du village, pour quelques travaux de la campagne, s'en vont par les petits sentiers, joyeuses, avec des rires, enfouies dans les pavots blancs jusqu'à la ceinture.

C'est l'heure aussi pour nous de partir. Allons-nous-en, par les mêmes sentiers que viennent de suivre les jeunes filles, et où les mêmes fleurs, les mêmes longues herbes nous frôleront...

Mais notre étape d'aujourd'hui sera de courte durée, car, au bout de quatre heures, nous devons rencontrer les grands palais du silence, les palais de Darius et de Xerxès, qui valent bien que l'on s'arrête.