On est dominé de près, ici, par cette chaîne d'énormes rochers couleur de basane, que, depuis notre départ du village, nous apercevions comme une muraille; mais on domine, de l'autre côté, toutes ces plaines d'herbes et de fleurs, au fond desquelles se dessine l'inquiétante montagne carrée, avec ses deux gardiens accroupis; deux ou trois petits hameaux, bien humbles, chacun dans son bouquet de peupliers, apparaissent aussi au loin, sortes d'îlots perdus dans cette mer de foins odorants et d'orges vertes; et la paix suprême, la paix des mondes à jamais abandonnés, plane sur ces prairies d'avril,—qui ont connu, dans les temps, des somptuosités sardanapalesques, puis des incendies, des massacres, le déploiement des grandes armées, le tourbillon des grandes batailles.
Quant à l'esplanade où nous venons de monter, elle est un lieu d'indicible mélancolie, à cette heure, à cette approche du soir; il y souffle un vent suave et léger, il y tombe une lumière à la fois très nette et très douce; on dirait que les deux mille mètres d'altitude, plus encore sur ces terrasses que dans la plaine alentour, nous sont rendus sensibles par la fraîcheur de l'air, par la pureté et l'éclat discret des rayons, par la transparence des ombres. Entre ces dalles, qui furent couvertes de tapis de pourpre au passage des rois, croissent à présent les très fines graminées, amies des lieux secs et tranquilles, fleurissent le serpolet et la menthe sauvage; et des chèvres, qui paissent sur l'emplacement des salles de trône, avivent et répandent, en broutant, le parfum des aromates champêtres.—Mais c'est surtout cette lumière, qui ne ressemble pas à la lumière d'ailleurs; l'éclairage de ce soir est comme un reflet d'apothéose sur tant de vieux bas-reliefs, et d'antiques silhouettes humaines, éternisées là dans les pierres...
Oh! mon saisissement d'être accueilli, dès l'entrée, par deux de ces mornes géants dont l'aspect, à moi connu de très bonne heure, avait hanté mon enfance: corps de taureau ailé, et tête d'homme à longue barbe frisée, sous une tiare de roi mage!—Je me complais trop sans doute à revenir sur mes impressions d'enfant; mais c'est qu'elles ont été les plus mystérieuses, en même temps que les plus vives.—Donc, je les avais rencontrés pour la première fois vers ma douzième année, ces géants gardiens de tous les palais d'Assyrie, et c'était dans les images de certaine partition de Sémiramis, très souvent ouverte en ce temps-là sur mon piano; tout de suite ils avaient symbolisé à mes yeux la lourde magnificence de Ninive ou de Babylone. Quant à ceux de leurs pareils qui, de nos jours, restaient peut-être encore debout là-bas dans les ruines, je me les représentais entourés de ces fleurettes délicates, particulières au sol pierreux d'un domaine de campagne appelé «la Limoise,» lequel, à la même époque, jouait un grand rôle dans mes rêveries d'exotisme... Et voici précisément que je retrouve aujourd'hui, aux pieds de ceux qui m'accueillent, le thym, la menthe et la marjolaine, toute la petite flore de mes bois, sous ce climat semblable au nôtre.
Les deux géants ailés, qui me reçoivent au seuil de ces palais, c'est Xerxès qui eut la fantaisie de les poster ici en vedette.—Et ils me révèlent sur leur souverain des choses intimes que je ne m'attendais point à jamais surprendre; en les contemplant, mieux qu'en lisant dix volumes d'histoire, je conçois peu à peu combien fut majestueuse, hiératique et superbe, la vision de la vie dans les yeux de cet homme à demi légendaire.
Mais les immenses salles dont ils gardaient les abords n'existent plus depuis tantôt vingt-trois siècles, et on ne peut qu'idéalement les reconstituer. En beaucoup plus grandiose, elles devaient ressembler à ce que l'on voit encore dans les vieilles demeures princières du moyen âge persan: une profusion de colonnes, d'une finesse extrême en comparaison de leur longueur, des espèces de grandes tiges de roseau, soutenant très haut en l'air un toit plat.—Les hommes d'ici furent, je crois, les seuls à imaginer la colonne élancée, la sveltesse des formes, dans cette antiquité où l'on faisait partout massif et puissamment trapu.—Toujours suivis de nos chevaux, dont les pas résonnent trop sur les dalles, nous nous avançons au cœur des palais, vers les quartiers magnifiques de Darius. Les colonnes brisées jonchent le sol; il en reste debout une vingtaine peut-être, qui de loin en loin s'élèvent solitairement, toutes droites et toutes minces, dans le ciel pur; elles sont cannelées du haut en bas; leur socle est taillé en monstrueux calice de fleur, et leur chapiteau très débordant, qui paraît en équilibre instable dans l'air, représente, sur chacune de ses quatre faces, la tête et le poitrail d'un bœuf. Comment tiennent-elles encore, si audacieuses et si longues, depuis deux mille ans que les charpentes de cèdre ne sont plus là-haut pour les relier les unes aux autres?
Les esplanades se superposent, les escaliers se succèdent à mesure que l'on approche des salles où trôna le roi Darius. Et la face de chaque assise nouvelle est toujours couverte de patients bas-reliefs, représentant des centaines de personnages, aux nobles raideurs, aux barbes et aux chevelures frisées en petites boucles: des phalanges d'archers, tous pareils et inscrits de profil; des défilés rituels, des monarques s'avançant sous de grands parasols que tiennent des esclaves; des taureaux, des dromadaires, des monstres. En quelle pierre merveilleuse tout cela a-t-il été ciselé, pour que tant de siècles n'aient même pu rien dépolir? Les plus durs granits de nos églises, après trois ou quatre cents ans, n'ont plus une arête vive; les porphyres byzantins, les marbres grecs exposés au grand air sont usés et frustes; ici, toutes ces étranges figures, on dirait qu'elles sortent à peine de la main des sculpteurs. Les archéologues ont discuté, sans tomber d'accord sur la provenance de cette matière très spéciale, qui est d'un grain si fin, et d'une si monotone couleur de souris; qui ressemble à une sorte de silex, de pierre à fusil d'une nuance très foncée; les ciseaux devaient s'y émousser comme sur du métal; de plus, c'était aussi cassant que du jade, car on voit de grands bas-reliefs qui ont éclaté du haut en bas,—sous l'action indéfinie des soleils d'été peut-être, ou bien, dans les temps, sous le heurt des machines de guerre.
Et ces ruines muettes racontent leur histoire par d'innombrables inscriptions, leur histoire et celle du monde; le moindre bloc voudrait parler, à qui saurait lire les primitives écritures. Il y a d'abord les mystérieux caractères cunéiformes, qui faisaient partie de l'ornementation initiale; ils alignent partout leurs milliers de petits dessins serrés et précis, sur les socles, sur les frises, entre les moulures parfaites qui leur servent de cadre. Et puis, semées au hasard, il y a les réflexions de tous ceux qui sont venus, au cours des âges, attirés ici par ce grand nom de Persépolis; de simples notes, ou bien des sentences, des poésies anciennes sur la vanité des choses de ce monde, en grec, en koufique, en syriaque, en persan, en indoustani, ou même en chinois. «Où sont-ils les souverains qui régnèrent dans ce palais jusqu'au jour où la Mort les invita à boire à sa coupe? Combien de cités furent bâties le matin, qui tombèrent en ruines le soir?» écrivait là, en arabe, il y a environ trois siècles, un poète passant, qui signait: «Ali, fils de sultan Khaled...» Quelquefois, rien qu'un millésime, avec un nom; et voici des signatures d'explorateurs français de 1826 et de 1830,—dates qui nous semblent déjà presque lointaines, et qui cependant sont d'hier, en comparaison de celles gravées sur tous ces cartouches de rois...
Le pavage sur lequel on marche est particulièrement exquis; chaque brisure, chaque joint des pierres est devenu un minuscule jardin de ces toutes petites plantes qu'affectionnent les chèvres, et qui embaument la main lorsqu'on les froisse.
Derrière les salles d'apparat, aux colonnades ouvertes, on arrive à des constructions plus compliquées, plus enchevêtrées, qui couvent plus de mystère; ce devaient être des chambres, des appartements profonds; les fragments de murs se multiplient et aussi les pylônes aux contours un peu égyptiens, qui ont pour architrave des feuilles de fleurs. On se sent là plus entouré, plus enclos, et, si l'on peut dire, plus dans l'ombre de tout ce colossal passé. Ces quartiers abondent en admirables grands bas-reliefs, d'une conservation stupéfiante. Les personnages ont gardé, sur leurs robes assyriennes ou sur leurs chevelures soigneusement calamistrées, le luisant des marbres neufs; les uns se tiennent assis, dans des attitudes de dignité impérative, d'autres tirent de l'arc, ou luttent avec des monstres. Ils sont de taille humaine, le profil régulier et le visage noble. On en voit partout, sur des pans de muraille qui semblent aujourd'hui plantés sans ordre; on les a tout autour de soi, en groupes intimidants; et cette couleur de la pierre; toujours ce même gris sombre, donne quelque chose de funèbre à leur compagnie. Des cartouches, criblés de petites légendes en cunéiformes, présentent des surfaces tellement lisses que l'on y aperçoit sa propre silhouette, réfléchie comme sur un miroir d'étain. Et on est confondu de savoir l'âge de ces ciselures si fraîches, de se dire que ces plaques polies sont les mêmes qui, à cette même place, reflétèrent des figures, des beautés, des magnificences évanouies depuis plus de deux mille ans. Un fragment quelconque de telles pierres, que l'on emporterait avec soi, deviendrait une pièce incomparable pour un musée; et tout cela est à la merci du premier ravisseur qui pénétrerait dans ces vastes solitudes, tout cela n'est gardé que par les deux géants pensifs, en sentinelle là-bas sur le seuil.
Plus loin, Persépolis se continue vaguement, en sculptures plus détruites, en débris plus éboulés et plus informes, jusqu'au pied de la triste montagne couleur de cuir, qui doit être elle-même forée et travaillée jusqu'en ses tréfonds les plus secrets, car on y aperçoit çà et là de grands trous noirs, d'une forme régulière, avec frontons et pilastres taillés à même le roc, qui bâillent à différentes hauteurs et qui sont des bouches de sépulcre. Dans les souterrains d'alentour sommeillent sans doute tant de richesses ou de reliques étranges!