—Ça, non, par exemple, nous ne sortirons pas!
Je fais barricader la porte et informer la foule, par la voix d'un héraut, que je suis prêt à subir toutes les horreurs d'un siège plutôt que de descendre; ensuite, aux deux lucarnes de la fenêtre, mon serviteur français et moi, nous montrons braqués nos revolvers,—après avoir eu soin d'enlever les cartouches pour éviter tous risques d'accident.
QUATRIÈME PARTIE
Sur un bout de papier, confié à mon Persan le plus fidèle, dans la première minute du siège, j'ai griffonné ma détresse à l'unique Européen qui habite Ispahan, le prince D..., consul général de Russie. Ma maison assiégée se trouve par hasard assez voisine de la sienne, et je vois arriver aussitôt deux grands diables de cosaques, vêtus de la livrée officielle russe devant quoi tous les assaillants s'inclinent. Ils me sont dépêchés en hâte, m'apportant la plus aimable invitation de venir demeurer chez le prince, et, malgré la crainte d'être indiscret, il ne me reste vraiment d'autre parti que celui d'accepter. Je consens donc à rendre la place, et à suivre tête haute mes deux libérateurs galonnés d'argent, tandis que la foule, en somme pas bien méchante, enfantine plutôt, s'emploie d'elle-même à transporter mes bagages.
Au fond d'un grand jardin,—plein de roses, il va sans dire, et haut muré, bien entendu,—se retrouver tout à coup dans un logement vaste, propre et clair, avec le confort européen dans un cadre oriental, c'est tout de même un bien-être exquis, un repos inappréciable, après tant de jours passés dans les niches en terre et la promiscuité des caravansérails. Le prince et la princesse D... sont d'ailleurs des hôtes si charmants qu'ils savent, dès la première minute, vous donner l'illusion qu'on n'est point un chemineau recueilli par aventure, mais un ami attendu et ne gênant pas.
Dimanche, 13 mai.
Je m'éveille tard, au chant des oiseaux, avec, tout de suite, avant le retour complet de la pensée, une impression de sécurité et de loisir: le tcharvadar ne viendra pas ce matin me tourmenter pour le départ; il n'y aura pas à se remettre en route, par les sentiers mauvais et les fondrières. Autour de moi, ce ne sont plus les murs troués et noirâtres, la terre et les immondices; la chambre est spacieuse et blanche, avec les divans larges et les gais tapis de l'Orient. Le jardin devant ma porte est une véritables nappe de roses, éclaircie par quelques genêts jaunes, qui jaillissent çà et là en gerbes d'or, sous un ciel de mai d'une pureté et d'une profondeur à peu près inconnues à d'autres climats. Les oiseaux, qui viennent jusqu'au seuil de ma porte faire leur tapage de fête, sont des mésanges, des bergeronnettes, des rossignols. Il y a comme un délire de renouveau dans l'air; c'est la pleine magnificence de ce printemps de la Perse, qui est si éphémère avant l'été torride; c'est la folle exaltation de cette saison des roses à Ispahan, qui se hâte d'épuiser toutes les sèves, de donner en quelques jours toutes les fleurs et tout le parfum.
Par ailleurs, j'ai le sentiment, au réveil, que la partie difficile du voyage est accomplie, que c'est presque fini pour moi,—heureusement et hélas!—de la Perse des déserts. Ispahan est l'étape à peu près dernière de la route dangereuse, car elle a des communications établies avec le Nord, avec Téhéran et la mer Caspienne par où je m'en irai; plus de brigands sur le parcours, et les sentiers de caravane ne seront même plus tout à fait impossibles, car on cite des voyageurs ayant réussi à faire le trajet en voiture.
Quant à mon séjour ici, maintenant que je suis sous la protection du drapeau russe, il sera exempt de toute préoccupation. Mais les gens d'Ispahan, paraît-il, étant moins favorables aux étrangers que ceux de Chiraz ou de Koumichah, une garde me sera donnée chaque fois que je me promènerai, autant pour la sécurité que pour le décorum: deux soldats armés de bâtons ouvrant la marche; derrière eux, un cosaque galonné portant la livrée du prince. Et c'est dans cet équipage que je fais aujourd'hui ma première sortie, par la belle matinée de mai, pour aller visiter d'abord la place Impériale[6], qui est la merveille de la ville, et dont s'ébahirent tant, au XVIIe siècle, les premiers Européens admis à pénétrer ici.
Après avoir suivi plusieurs ruelles tortueuses, au milieu des trous et des ruines, nous retombons bientôt dans l'éternelle pénombre des bazars. La nef où nous voici entrés est celle des tailleurs; les burnous, les robes bleues, les robes vertes, les robes de cachemire chamarré, se cousent et se vendent là dans une sorte de cathédrale indéfiniment longue, qui a bien trente ou quarante pieds de haut. Et une ogive tout ornée de mosaïques d'émail, une énorme ogive, ouverte depuis le sol jusqu'au sommet de la voûte, nous révèle soudain cette place d'Ispahan, qui n'a d'égale dans aucune de nos villes d'Europe, ni comme dimensions, ni comme magnificence. C'est un parfait rectangle, bordé d'édifices réguliers, et si vaste que les caravanes, les files de chameaux, les cortèges, tout ce qui le traverse en ce moment, sous le beau soleil et le ciel incomparable, y semble perdu; les longues nefs droites des bazars en forment essentiellement les quatre côtés, avec leurs deux étages de colossales ogives murées, d'un gris rose, qui se suivent en séries tristes et sans fin; mais, pour interrompre cette rectitude trop absolue dans les lignes, des monuments étranges et superbes, émaillés de la tête au pied, resplendissent de différents côtés comme de précieuses pièces de porcelaine. D'abord, au fond là-bas, dans un recul majestueux et au centre de tout, c'est la mosquée Impériale[7] entièrement en bleu lapis et bleu turquoise, ses dômes, ses portiques, ses ogives démesurées, ses quatre minarets qui pointent dans l'air comme des fuseaux géants. Au milieu de la face de droite, c'est le palais du grand empereur, le palais du Chah-Abbas, dont la svelte colonnade, en vieux style d'Assyrie, surélevée par une sorte de piédestal de trente pieds de haut, se découpe dans le vide comme une chose aérienne et légère. Sur la face où nous sommes, ce sont les minarets et les coupoles d'émail jaune de l'antique mosquée du Vendredi[8], l'une des plus vieilles et des plus saintes de l'Iran. Ensuite, un peu partout, dans les lointains, d'autres dômes bleus se mêlent aux cimes des platanes, d'autres minarets bleus, d'autres donjons bleus, autour desquels des vols de pigeons tourbillonnent. Et enfin, aux plans extrêmes, les montagnes entourent l'immense tableau d'une éclatante dentelure de neiges.