Des émaux délicats sur de l'argent ou de l'or, des armes d'Aladin, des brocarts lamés ayant servi à emprisonner des gorges de sultane, des parures, des broderies. De ces tapis comme on n'en trouve qu'en Perse, que composaient jadis les nomades et qui demandaient dix ans d'une vie humaine; tapis plus soyeux que la soie et plus veloutés que le velours, dont les dessins serrés, serrés, ont pour nous je ne sais quoi d'énigmatique comme les vieilles calligraphies des Corans. Et enfin de ces faïences, introuvables bientôt, dont l'émail a subi au cours des siècles cette lente décomposition qui donne des reflets d'or ou de cuivre rouge.
En sortant de ces maisons délabrées, où les restes de ce luxe mort finissent par donner je ne sais quel désir de silence et quelle nostalgie du passé, je retourne, seul aujourd'hui, à l'«École de la Mère du Chah», me reposer à l'ombre séculaire des platanes, dans le vieux jardin cloîtré entre des murs de faïence. Et j'y trouve plus de calme encore que la veille, et plus de détachement. Devant l'entrée fabuleuse, un derviche mendie, vieillard en haillons, qui est là adossé, la tête appuyée aux orfèvreries d'argent et de vermeil, tout petit au pied de ces portes immenses, presque nu, à demi mort et tout terreux, plus effrayant sur ce fond d'une richesse ironique. Après le grand porche d'émail, voici la nuit verte du jardin, et la discrète symphonie habituelle à ce lieu: tout en haut vers le ciel et la lumière, chants d'hirondelles ou de mésanges; en bas, gargouillis léger des fumeurs couchés et bruissement du jet d'eau dans le bassin. Les gens m'ont déjà vu et ne s'inquiètent plus; sans conteste, je m'assieds où je veux sur les dalles verdies. Devant moi, j'ai des guirlandes, des gerbes, des écroulements d'églantines blanches le long des platanes, dont les énormes troncs, presque du même blanc que les fleurs, ressemblent aux piliers d'un temple. Et dans la région haute où se tiennent les oiseaux, à travers les trouées des feuillages, quelques étincellements d'émail çà et là maintiennent la notion des minarets et des dômes, de toute la magnificence éployée en l'air. Dans Ispahan, la ville de ruines bleues, je ne connais pas de retraite plus attirante que ce vieux jardin.
Quand je rentre à la maison du prince, il est l'heure par excellence du muezzin, l'heure indécise et mourante où on l'entend chanter pour la dernière fois de la journée. Chant du soir, qui traîne dans le long crépuscule de mai, en même temps que les martinets tourbillonnent en l'air; on y distingue bien toujours le nom d'Allah, tant de fois répété; mais, avec les belles sonorités de ces voix et leur diction monotone, on croirait presque entendre des cloches, l'éveil d'un carillon religieux sur les vieilles terrasses et dans les vieux minarets d'Ispahan.
Jeudi, 17 mai.
Des roses, des roses; en cette courte saison qui mène si vite à l'été dévorant, on vit ici dans l'obsession des roses. Dès que j'ouvre ma porte le matin, le jardinier s'empresse de m'en apporter un bouquet, tout frais cueilli et encore humide de la rosée de mai. Dans les cafés, on vous en donne, avec la traditionnelle petite tasse de thé. Dans les rues, les mendiants vous en offrent, de pauvres roses que par pitié on ne refuse pas, mais qu'on ose à peine toucher sortant de telles mains.
Aujourd'hui, dans Ispahan, pour la première fois de l'année, apparition des petits ânes porteurs de glace, pour rafraîchir les boissons anodines ou l'eau claire; un garçon les conduit, les promène de porte en porte, les annonçant par un cri chanté. Cette glace, on est allé la ramasser là-bas dans ces régions toutes blanches, que l'on aperçoit encore au sommet des montagnes; sur le dos des ânons, les paniers dans lesquels on l'a mise sont abrités sous des feuillages,—où l'on a piqué quelques roses, il va sans dire.
Beaucoup de ces petits ânes sur ma route, quand je me rends ce matin chez un marchand de babouches, duquel j'ai obtenu, à prix d'or, la promesse de me faire entrevoir trois dames d'Ispahan, par escalade. Nous grimpons ensemble sur des éboulis de muraille, pour regarder par un trou dans un jardin où se fait aujourd'hui la cueillette des roses. En effet, trois dames sont là, avec de grands ciseaux à la main, qui coupent les fleurs et en remplissent des corbeilles, sans doute pour composer des parfums. Je les espérais plus jolies; celles qui sont peintes sur les boîtes des antiquaires m'avaient gâté, et aussi les quelques paysannes sans voile aperçues dans les villages du chemin. Très pâles, un peu trop grasses, elles ont du charme cependant, et des yeux de naïveté ancienne. Des foulards brodés et pailletés enveloppent leur chevelure. Elles portent des vestes à longues basques et, par-dessus leurs pantalons, des jupes courtes et bouffantes, comme les jupes des ballerines; tout cela paraît être en soie, avec des broderies rappelant celles du siècle de Chah-Abbas. Mon guide, d'ailleurs, se fait garant que ce sont des personnes du meilleur monde.
Vendredi, 18 mai.
Vendredi aujourd'hui, Dimanche à la musulmane; il faut aller dans les champs pour faire comme tout le monde. Dimanche de mai, toujours même fête inaltérable de printemps et de ciel bleu. Les larges avenues du Chah-Abbas, bordées de platanes, de peupliers et de buissons de roses, sont pleines de promeneurs qui vont se répandre dans les jardins, ou simplement dans les blés verts. Groupes d'hommes à turbans ou à bonnets d'astrakan noir, qui cheminent, l'allure indolente et rêveuse, chacun sa rose à la main. Groupe de dames-fantômes, qui tiennent aussi des roses, bien entendu, mais qui pour la plupart, portent au cou un bébé en calotte dorée, dont la petite tête sort à demi de leur voile entr'ouvert. Ispahan se dépeuple aujourd'hui, déverse dans son oasis tout ce qui lui reste d'êtres vivants parmi ses ruines.
En plus de tant de promeneurs qui font route avec moi, la campagne où nous arrivons bientôt est déjà envahie par des dames toutes noires, qui ont dû se mettre en route dès le frais matin. On en trouve d'assises par compagnies au milieu des pavots blancs, au milieu des blés tout fleuris de bleuets et de coquelicots. Jamais nulle part je n'ai vu si générale flânerie de dimanche, sous une lumière si radieuse, dans des champs si intensément verts.