Derrière cette ville de la sultane Zobéide, qui vient de nous montrer si soudainement là-haut ses mille coupoles et qui a l'air d'une grande apparition tout en cuivre rose, ce sont bien de vrais nuages cette fois, qui forment ce fond si sombre;—des nuages où la foudre, à chaque minute, dessine des zigzags de feu pâle. La tourmente d'où nous sommes à peine sortis, la tourmente de poussière et de sable, continue sa route vers le désert; nous voyons fuir sur l'horizon derrière nous son voile lourd et son obscurité dantesque. De plus en plus, tout se précise et s'éclaire, les choses redeviennent réelles; nous roulons maintenant au milieu des champs de l'oasis, un peu dévastés par la bourrasque, des champs de blé, de pavots, de coton et de riz. Quant à la ville, d'un premier aspect merveilleux auquel nous ne nous sommes plus laissé prendre, ce n'est comme toujours qu'un amas de ruines.—Et il s'agit maintenant d'y entrer, ce qui n'est pas tout simple; pour un cavalier, ce serait déjà difficile; mais pour une voiture à quatre chevaux de front, cela devient un problème; il faut longtemps chercher, essayer d'un chemin, reculer, essayer d'un autre. Nulle part le travail de ces fourmis humaines, que sont les Iraniens, n'a été plus fouilleur que là, ni plus acharné, ni plus imprévoyant. Il n'y a vraiment pas de passage parmi les éboulis de tous ces murs d'argile, qui durent à peine et qu'on ne relève jamais, parmi ces torrents au lit creux et profond, surtout parmi ces excavations sans nombre d'où la terre à construire a été retirée et qui restent éternellement béantes. Un de mes chevaux de flanc tombe dans une cave, risque d'y entraîner l'attelage et nous-mêmes, reste suspendu par son harnais, réussit à regrimper,—et nous finissons cependant par arriver aux portes.

L'orage s'entend déjà sourdement quand nous pénétrons dans la ville, qui est immense et lugubre; des mosquées, des tours, d'archaïques et lourdes pyramides quadrangulaires, à étages gradués, comme celles de certains temples de l'Inde; un audacieux entassement d'argile qui joue encore le grandiose dans sa caducité dernière.

Voici un carrefour où un vieux derviche en robe blanche, en longue barbe teinte de rouge vermillon, explique le Coran à une vingtaine de bébés bien sages, assis en cercle sur des pierres.

Voici un minaret d'au moins soixante mètres, immense et isolé, qui penche plus que la tour de Pise, qui penche à faire peur. (Il est le lieu de supplice des femmes adultères; on les précipite d'en haut,—et du côté qui s'incline, afin de leur donner plus terribles, à l'instant qui précède la chute, les affres du vide où elles vont tomber.)

Et puis voici les grandes ogives gothiques et l'obscurité des bazars. Tout ce qui reste de vie et de bruit à Kachan s'est concentré sous ces voûtes, dans ces longues et hautes nefs où l'on y voit si mal et qui sont encombrées par des centaines d'énormes chameaux, encore tout bourrus dans leurs poils d'hiver. Pour pénétrer là, nous avons dû dételer nos deux chevaux de flanc, nous prenions trop de place en largeur; et avec les deux qui restent, c'est encore plus qu'il n'en faudrait, car ils s'épouvantent à entendre toutes ces voix qui crient, à sentir de si près tous ces chameaux; malgré la fatigue de la journée, ils sont difficiles à tenir, n'avancent que par soubresauts et gambades. Le tonnerre gronde de plus en plus fort, et, quand nous passons par le bazar des cuivres, où les frappeurs donnent furieusement les derniers coups de marteau avant la nuit, le tapage devient si infernal que nos bêtes s'affolent; il faut mettre pied à terre et dételer. Alors nous nous trouvons sans défense contre les marchands, qui nous sollicitent et s'emparent de nos mains pour nous entraîner. Nulle part nous n'avions vu tant de longues barbes teintes en rouge, ni de si hauts bonnets noirs; tous ces gens ont l'air d'astrologues. Bon gré mal gré, il faut les suivre; tantôt dans des filatures de soie presque souterraines où les ouvriers pour travailler doivent avoir des yeux de chat; tantôt au fond de cours à ciel ouvert où un peu de clarté tombe sur des grenadiers tout rouges de fleurs, et là on déballe à nos pieds les trésors d'Aladin, les armes damasquinées, les brocarts, les parures, les pierres fines. Surtout chez les marchands de tapis, où il faut par force accepter un kalyan et une tasse de thé, nous sommes longtemps prisonniers; on déplie devant nous d'incomparables tissus de Kachan qui chatoient comme des plumages de colibri: chaque tapis de prière représente un buisson rempli d'oiseaux, qui étale symétriquement ses branches au milieu d'un portique de mosquée, et le coloris est toujours une merveille. Les prix commencent chaque fois par être exorbitants, et nous faisons mine de partir au comble de l'indignation; alors on nous retient par la manche, on rallume notre kalyan et on nous fait rasseoir. Telle est, du reste, toujours et partout, la comédie du marchandage oriental.

C'est donc en plein crépuscule que nous finissons par arriver au grand caravansérail, où nous a devancés notre voiture; un caravansérail très délabré, il va sans dire, mais tellement monumental qu'aucun porche de basilique ne pourrait se comparer, comme dimensions, à cette entrée revêtue de faïence bleue. Un vieux sorcier, dont la barbe est rouge comme du sang, nous conduit à des chambrettes hautes, que balaie à cette heure le vent d'orage.

Ici est le point de croisement des chemins qui viennent des déserts de l'Est à Kachan et de ceux qui conduisent à la mer Caspienne: aussi y a-t-il un continuel va-et-vient de caravanes dans cette ville. Au jour mourant, nous regardons s'engouffrer au-dessous de nous, dans l'ogive du portique, deux cents chameaux pour le moins, attachés à la file; d'étonnants chameaux parés avec une pompe barbare; ayant des plumets sur la bosse, des queues de coq sur le front, des queues de renard aux oreilles, des fausses barbes faites de coquillages enfilés. Les chameliers qui les conduisent, figures plates du type mongol, portent des petits sayons courts, rayés de mille couleurs, et d'énormes bonnets à poil. Tout cela, paraît-il, nous arrive en droite ligne de Djellahadah, en Afghanistan, à travers l'infini des plaines de sel, et tout cela, avec une lenteur majestueuse, entre en carillonnant. Il y en a tant, que la nuit est venue quand les derniers paraissent, animaux tout à fait fantastiques alors, vus à la lueur des éclairs.

Dans une mosquée voisine, on psalmodie à plusieurs voix, sur un air monotone comme le bruit de la mer. Et tout cela ensemble se fond pour bercer notre premier sommeil: les chants religieux, le nom d'Allah modulé avec une tristesse douce sur des notes très hautes, les sonnailles des caravanes, les grondements de l'orage qui s'éloigne, le tambourinement de la pluie, les plaintes flûtées du vent dans les trous du mur.

Mercredi, 23 mai.

Huit heures de route aujourd'hui, à travers de très mornes solitudes. Halte le soir dans un hameau misérable: une dizaine de vieilles maisonnettes d'argile auxquelles un ruisseau clair apporte la vie; quelques petits champs de blé, un bouquet de trois ou quatre mûriers chargés de mûres blanches; rien de plus, le désert à perte de vue tout autour. Les gens paraissent très pauvres, et sans doute le lieu est malsain, car ils ont la mine souffreteuse. Dans le terrier qui sera notre chambre, les hirondelles confiantes ont plusieurs nids au-dessus de la cheminée; en allongeant le bras, on toucherait les petits qui montrent tous leurs têtes au balcon.