Le caravansérail, paraît-il, est encore loin, de l'autre côté du pont courbe et de la rivière sans eau. Alors, laissons partir la voiture, et, avant que le soleil s'éteigne, allons voir la mosquée.
Une place immense et bien étrange lui sert de parvis, une place qui est à la fois un vieux cimetière poudreux et une inquiétante cour des miracles. Ce semblant de pavage, ces longues dalles sur lesquelles on marche, sont des tombes alignées à se toucher; ce sol est plein d'ossements de toutes les époques, il est amalgamé de poussière humaine. Et, comme les reliques de la sainte Fatmah attirent des pèlerins sans nombre et opèrent des miracles, une truanderie sinistre est accourue de tous les points de la Perse pour élire domicile alentour. Parmi les vendeurs de chapelets et d'amulettes, étalant leur marchandise par terre sur des guenilles, des mendiants estropiés montrent des moignons rougeâtres; d'autres mettent à nu des lèpres, des cancers, ou des gangrènes couvertes de mouches. Il y a des derviches à longue chevelure qui marchent en psalmodiant, les yeux au ciel; d'autres qui lisent à haute voix dans de vieux livres, avec exaltation comme des fous. Tout ce monde est vêtu de loques terreuses; tout ce monde a l'air inhospitalier et farouche; le même fanatisme se lit dans les regards trop ardents ou dans les regards morts.
Au milieu de cette place, de ce champ de tombeaux, et entourée de cette foule pouilleuse en haillons couleur de cendre, la splendeur toute fraîche d'une telle mosquée rayonne avec invraisemblance.
Intérieurement le sanctuaire est, paraît-il, d'une richesse inimaginable, mais les infidèles comme nous en sont exclus sans merci, et il faut nous arrêter aux portes de l'enceinte extérieure. C'est du reste une enceinte émaillée du haut en bas, et déjà magnifique; elle enferme jalousement,—comme la muraille d'un jardin persan enferme ses arbres,—les minarets et les fuseaux d'émail vert et or, qui s'élancent de terre avec la sveltesse des joncs, autour de la mosquée proprement dite et de ses coupoles étincelantes.
La truanderie nous harcèle, traînant ses plaies, sa fétidité et sa poussière, elle nous suit jusqu'à ces portes, où elle nous retiendrait avec une centaine de mains hideuses, si nous avions l'idée de passer. Rester sur le seuil et regarder de là, c'est tout ce qui nous est permis.
Les soubassements de l'édifice sont de marbre blanc, et représentent des vases alignés en séries; des vases d'où paraissent sortir toutes ces fleurs, peintes sous l'émail des parois; les branches de roses, les gerbes d'iris, commencent à quelques pieds à peine au-dessus du sol; elles s'enlacent aux arabesques bleues, comme feraient des plantes grimpantes à un espalier, et montent rejoindre les mosaïques d'or des frises et des dômes. Je ne crois pas qu'il existe au monde,—à part peut-être les temples de la sainte montagne au Japon,—un monument revêtu au dehors avec un tel luxe et un tel éclat de couleurs;—et c'est là, dans une vieille ville de décombres et de grisailles, à deux pas des déserts.
Vendredi, 25 mai.
Nous avions oublié, en dormant, dans quel voisinage sans pareil nous étions et sur quelles splendeurs avait vue notre misérable gîte. Ouvrir la porte de sa terrasse et apercevoir devant soi le tombeau de la sainte Fatmah, au pur lever du jour, est un saisissement rare: par-dessus les arbres tout poudrés de corail, les grenadiers tout rouges de fleurs, un monument d'une grâce orientale presque outrée et qui du haut en bas brille comme les robes du Chah-Abbas; des pointes d'or, des coupoles d'or; des ogives bleues ou roses; des flèches et des tourelles aux reflets changeants comme en ont seuls les oiseaux des îles; et derrière tout cela, des ruines et le morne horizon des solitudes.
Cette ville de Koum nous réservait au départ une autre surprise, celle d'une vraie route, empierrée comme les nôtres, bordée de deux petits fossés et d'une ligne télégraphique, à travers d'immenses champs de blé. Et cela nous semble le comble de la civilisation.
Cela ne dure pas, il est vrai; dans la journée, nous sont rendus des coins de désert, où la route se dessine à peine, au milieu des sables, des sels brillants et des mirages.