Samedi, 2 juin.

Un de mes chevaux est mort cette nuit, il faut en hâte en racheter un autre. Mes deux cochers sont ivres, et n'attellent qu'après avoir reçu des coups de bâton.

Plaines de moins en moins désolées; des foins chamarrés de fleurs, où paissent d'innombrables moutons noirs; des blés couleur d'or, où des nomades turcomans font la moisson. Le vent n'est plus si âpre, le soleil brûle moins; nous avons dû perdre déjà de notre altitude habituelle. Il fait idéalement beau, comme chez nous par les pures journées de juin. A midi cependant reviennent encore les mirages, qui dédoublent les moutons dans les prairies et allongent en géants les bergers.

Autour du petit village de Kouine, qui est notre étape du soir, nous retrouvons enfin les arbres; d'immenses noyers, qui doivent être vieux de plus d'un siècle, jettent leur ombre sur des prés tout roses de sainfoins. Et malgré le charme souverain qu'avaient les déserts, on se laisse reprendre à la grâce de cette nature-là.

Dimanche, 3 juin.

Ivres, tous mes Iraniens. Ivres, mes nouveaux domestiques enrôlés à Téhéran. Ivres encore plus que la veille, mes deux cochers; ils ont mis leur bonnet de travers, et conduisent de même, dans des routes de montagne où nous nous engageons pour quatre heures, dans des lacets encombrés de chameaux et de mules, au-dessus d'abîmes contre lesquels aucun parapet ne nous protège. Avec les bons tcharvadars de la Perse centrale, on pouvait oublier le cauchemar de l'alcool; mais voilà, ma nouvelle suite a déjà reçu un léger frottis de civilisation européenne.

Nous descendons toujours, vers le niveau normal du monde. Halte pour midi, dans un recoin édénique, déjà complètement à l'abri de l'air trop vif des sommets; un ravin qui, à nos yeux déshabitués, produit une impression de paradis terrestre. Des figuiers énormes, puissants et feuillus comme des banians de l'Inde, étendent leurs ramures en voûte au-dessus du chemin; l'herbe haute est pleine de bleuets, d'amourettes roses; des grenadiers, sur la fin de leur floraison prodigue, font dans la mousse des jonchées de corail; un ruisselet bien clair sautille parmi des fleurs en longues quenouilles d'une teinte de lilas. Le lieu sans doute est réputé dans le pays, car des voyageurs de toute sorte l'ont choisi comme nous pour y prendre leur repos méridien; sur de somptueux tapis, tout boursouflés par les tiges des graminées qu'ils recouvrent, des Persans et des Persanes cuisinent leur thé, mangent des fruits et des gâteaux; des dames masquées, relevant d'une main leur cagoule blanche, se bourrent de cerises par en dessous; des Circassiens au bonnet de fourrure, au large poignard d'argent droit comme une dague, font bande à part sous un chêne; et des Turcomans, accroupis autour d'un plateau, prennent de la bouillie à pleines mains. Il n'y a point de village, point de caravansérail; rien que la vieille maisonnette en terre d'un marchand de thé, dont les trois ou quatre petits garçons s'empressent à servir les gens, dehors, à l'ombre et au frais. Tout se passe à la bonne franquette, gaîment, tant il fait beau et tant le site est charmeur; on voit d'opulents personnages, en robe de cachemire, aller eux-mêmes au ruisseau limpide, puiser dans leur buire de cuivre ou leur samovar; et des mendiants, des loqueteux demi-nus, qui ont collé de belles feuilles vertes sur les plaies de leurs jambes, attendent les restes qu'on leur donne. A l'abri des vastes figuiers, on nous installe sur des banquettes de bois, recouvertes de tapis rouges, où nous dînons, accroupis à la persane.

Mais, soudain, tapage épouvantable au ciel, derrière la montagne surplombante: un orage, que nous ne pouvions pas voir, est arrivé en sournois. Et tout de suite tambourinement sur la feuillée qui nous sert de toit, pluie et grêle, averse, déluge.

Alors, sauve-qui-peut général; dans le terrier obscur du marchand de thé, on s'entasse tant qu'il y peut tenir de monde, pêle-mêle, avec les Circassiens, les Turcomans, les loqueteux. Seules les dames, par convenance, sont restées dehors. Il pleut à torrents; une eau boueuse, mêlée d'argile, coule sur nous par les crevasses de la toiture; la fumée odorante des kalyans s'ajoute à celle des fourneaux en terre où chauffent les bouilloires des buveurs de thé; on ne respire plus; approchons-nous du trou qui sert de porte...

De là, nous apercevons les dames campées sous les arbres, sous les tapis qu'elles ont suspendus en tendelets; leurs voiles trempés plaquent drôlement sur leurs nez; le gentil ruisseau, devenu torrent, les a couvertes de boue; elles ont enlevé les babouches, les bas, les pantalons, et, toujours chastement mystérieuses quant au visage, montrent jusqu'à mi-cuisse de jolies jambes bien rondes;—d'aimable humeur quand même, car on voit un rire bon enfant secouer leurs formes mouillées...