Du reste ce Buoncompagno était, à ce qu'il semble, à peu près ce que son nom signifierait en français, un homme jovial et un peu malin. Il se moqua des miracles de Jean de Vicence, et fit sur lui une chanson latine en vers rimés. Il se moqua aussi des Bolonais, qui croyaient aux miracles de Jean. Il annonça qu'à tel jour, lui Buoncompagno prendrait son vol du haut d'une montagne qui est près de Bologne, et s'élèverait dans les airs. Toute la ville y courut; il parut sur la montagne avec des ailes attachées à ses épaules, et après avoir fait attendre long-temps ce qu'il allait faire, il éleva la voix et congédia l'assemblée, en disant qu'elle devait être contente et qu'elle l'avait assez vu. Il joua plusieurs tours de cette espèce qui lui firent beaucoup d'ennemis. Il vécut et vieillit pauvre, et ayant fait à Rome un voyage inutile pour sa fortune, il alla mourir de misère à Florence dans un hôpital [605].

[Note 605: ][ (retour) ] Tiraboschi, t. IV, liv. III, c. 5.

Un autre professeur de grammaire et de belles-lettres dans la même université, nommé Galeotto ou Guidotto, fut le premier traducteur d'un ouvrage de Cicéron en italien. Sa traduction a été imprimée dans le quinzième siècle [606], et réimprimée ensuite avec quelques variations dans le titre; ce n'est au fond qu'une version très-abregée du traité de l'Invention; mais le temps où elle fut écrite en fait un monument littéraire, et celui où elle fut imprimée, une curiosité typographique.

[Note 606: ][ (retour) ] Sous ce titre: Rettorica nova di M. Tullio Cicerone translata di latino in volgare per lo eximio maestro Galeotto da Bologna, 1478. (Tiraboschi, loc. cit.)

Presque toutes les universités avaient alors, comme celle de Bologne, des professeurs de grammaire et de rhétorique. Florence eut un grammairien dont la renommée effaça celle de tous les autres; c'est Brunetto Latini. Il était d'une famille noble, et dans ce temps où la ville était déchirée par deux factions rivales, il était du parti des Guelfes. Ils eurent d'abord l'avantage, et chassèrent les Gibelins; mais ceux-ci implorèrent Mainfroy, roi de Sicile [607], qui leur envoya du secours. Les Guelfes voulurent lui opposer Alphonse, roi de Castille, auprès duquel ils députèrent Brunetto. En revenant de son ambassade, il apprit que les Gibelins, aidés par les soldats de Mainfroy, étaient rentrés dans Florence, et en avaient à leur tour chassé les Guelfes. Il se réfugia en France, y resta plusieurs années, revint ensuite dans sa patrie, où il remplit avec honneur des emplois publics, et y mourut environ dix ans après [608]. L'historien Jean Villani lui attribue la gloire d'avoir dégrossi le premier les Florentins, de leur avoir appris à bien parler et à conduire sagement les affaires publiques [609].

[Note 607: ][ (retour) ] Voyez ci-dessus, p. 355.

[Note 608: ][ (retour) ] En 1294.

[Note 609: ][ (retour) ] Istor. fior. c. 162.

L'ouvrage qui contribua le plus à sa célébrité est celui qu'il intitula le Trésor; il l'écrivit en France, et de plus en français [610]. C'est une espèce d'abrégé d'une partie de la Bible, de Pline le naturaliste, de Solin et de quelques autres auteurs qui ont traité de diverses sciences. Il est divisé en trois parties, et chaque partie en plusieurs livres. Les cinq de la première partie contiennent l'histoire de l'ancien et du nouveau Testament, la description des éléments et du ciel, celle de la terre ou la géographie, enfin celle des poissons, des serpents, des oiseaux et des quadrupèdes. La seconde partie n'a que deux livres, qui renferment un abrégé de la morale d'Aristote, et un Traité des vertus et des vices. La troisième, aussi divisée en deux livres, traite premièrement de l'art de bien parler, et ensuite de la manière de bien gouverner la république [611]. C'est, comme on voit, une espèce d'encyclopédie, où l'auteur a voulu rassembler, comme dans un trésor, toutes les connaissances que l'on possédait de son temps.

[Note 610: ][ (retour) ] Brunetto donne ainsi lui-même le motif qui l'a engagé à écrire en français: «Et se aucuns demandoit pourquoi chis livre est ecris en roumans, selon la raison de France, pour chou que nous sommes ytalien, je diroie que, ch'est pour chou que nous sommes en France; l'autre pour chou que la parleure en est plus délitable et plus commune à toutes gens». L'abbé Mehus, dans sa vie d'Ambroise le Camaldule, parle d'un manuscrit que l'on conserve à Florence, dans la Riccardiana, et qui contient l'histoire de Venise, depuis l'origine de cette ville jusqu'en 1275, écrite, ou plutôt traduite d'anciennes chroniques latines en langue française, par maître Martin de Canale, qui dit aussi dans son introduction, qu'il a choisi cette langue, «parce que la langue franceise corte, parmi le monde, et est la plus délitable à lire et à oïr que nulle autre».