Dante Alighieri naquit à Florence, en 1265 [688], d'une famille ancienne, riche et considérée, attachée au parti des Guelfes, et qui avait été chassée deux fois de sa patrie dans les mouvements de guerre civile que les papes et les empereurs y entretenaient sans cesse [689]. Il reçut en naissant le nom de Durante: on s'habitua pendant son enfance à y substituer le petit nom de Dante qui lui est resté [690]. L'astrologie prétendit avoir tiré à sa naissance l'horoscope de sa gloire [691], et l'on dit aussi que sa mère crut avoir fait un songe qui la lui annonçait [692]. Il en a été ainsi de plusieurs grands hommes nés dans des siècles superstitieux. Il semble que leurs contemporains, forcés de reconnaître en eux une supériorité qui les humilie, s'en consolent en les entourant de prodiges, et en les plaçant comme à part de l'ordre ordinaire de la nature.
[Note 688: ][ (retour) ] Pelli, Memorie per servire alla vita di Dante Alghieri, vol. IV, part. II de la belle édition des œuvres du Dante, Venise, 1757 et 1758, in-4°.
[Note 689: ][ (retour) ] Selon quelques généalogistes florentins, le plus ancien nom de la famille du Dante était des Elisei; ils lui donnaient pour première tige un certain Eliseus qui vint s'établir à Florence au temps de Charlemagne; d'autres reculent même cet Eliseus jusqu'au temps de Jules-César. L'un de ses descendans prit, dans le douzième siècle, le nom de Cacciaguida; c'est lui que les généalogistes raisonnables regardent comme la vraie tige de cette famille. Le Dante lui-même le reconnaît pour tel en se faisant adresser par lui ces deux vezs, Parad.; c. XV, v. 88:
O fronda mia in che io compiacemmi,
Pure aspettando, io fui la tua radice.Cacciaguida eut pour femme une Aldighieri de Ferrare, et les noms de famille n'étant pas encore fixes, leur fils fut appelé Aldighiero, ou Allighiero, du nom de sa mère. L'un des trois petit-fils de cet Allighiero porta aussi le même nom, en sorte que Dante, fils de ce petit-fils, était des Alighieri de Florence, au quatrième degré, depuis la femme Cacciaguida.
[Note 690: ][ (retour) ] Régulièrement, il faudrait donc l'appeler Dante et non pas Le Dante, puisque l'article honorifique il ne se met en italien que devant les noms de famille. En Italie, on dit toujours Dante sans article, ou bien l'Alighieri: mais en France, on est habitué à dire Le Dante. Il y a des cas où il serait dur de parler autrement. De Dante et à Dante, par exemple, produisent un son désagréable. Je me suis permis d'écrire tantôt Dante, tantôt Le Dante, selon l'occasion.
[Note 691: ][ (retour) ] Le soleil se trouvait dans la constellation des gémeaux; Brunetto Latini, qui était alors à Florence, et qui joignait à des connaissances réelles la science imaginaire de l'astrologie, tira l'horoscope de l'enfant, et lui pronostiqua une destinée glorieuse dans la carrière des sciences et des talents. C'est pour cela sans doute que Dante se fait dire par lui, dans la troisième partie de son poëme, Parad., c. XV, v. 55:
Se tu segui tua stella,
Non puoi fallire a glorioso porto,
Se ben m'accorsi nella vita bella.
[Note 692: ][ (retour) ] Boccace raconte ce songe dans sa Vie da Dante, ouvrage qui tient beaucoup plus du roman que de l'histoire.
Dante était encore enfant lorsqu'il perdit son père. Sa mère Bella eut le plus grand soin de son éducation. Il eut pour maître dans ses études Brunetto Latini, après que ce poëte philosophe fut revenu du voyage qu'il avait fait en France. Il fit des progrès rapides en grammaire, en philosophie, en théologie et dans les sciences politiques, où Brunetto excellait; quant aux belles-lettres et à la poésie, il y fut lui-même son premier maître. Il se forma une très belle écriture, soin que les gens de lettres négligent trop souvent, et cultiva les beaux arts dans sa jeunesse, principalement la musique et le dessin, dont il semblerait que le goût, assez rare parmi les poëtes, y dut être fort commun, puisque la poésie est aussi une musique et une peinture.
Ce fut l'amour qui lui dicta ses premiers vers; et en cela il ressemble davantage à la plupart des autres poëtes. Dès l'âge de neuf ans [693] il avait vu dans une fête de famille une jeune enfant du même âge, fille de Folco Portinari, que ses parents nommaient Bice, diminutif du nom de Béatrice, qu'il répéta depuis si souvent, et dans sa prose et dans ses vers. Il prit pour elle un de ces goûts d'enfance que l'habitude de se voir change souvent en passions. Il a décrit dans un de ses ouvrages et dans plusieurs pièces de vers les agitations et les petits événements de ce premier amour. Une mort prématurée lui en enleva l'objet. Ils n'avaient que vingt-cinq ans l'un et l'autre quand Béatrix mourut. Dante ne l'oublia jamais, et il lui a élevé dans son grand poëme un monument que le temps ne peut effacer.
[Note 693: ][ (retour) ] Boccace, Origine, vita, studj e costumi di Dante Allighieri.
Sa jeunesse se partagea donc toute entière entre les soins de son amour et des études graves, adoucies par la culture des arts. Son tempérament porté à la mélancolie lui faisait surtout un besoin de la musique, et s'il eut des liaisons d'amitié avec Guido Cavalcanti et d'autres poëtes de son temps, avec le célèbre Giotto et d'autres peintres par qui l'art commençait à fleurir, il en eut aussi avec le musicien Casella [694] et avec tout ce que Florence avait des musiciens habiles; il se plaisait singulièrement à les entendre et à chanter ou jouer des instruments avec eux.