Ces lettres et ces édits, qu'il avait tant de peine à signer, il n'en avait aucune à les faire. C'était l'ouvrage du savant Cassiodore, qu'il eut le bonheur de rencontrer, et le bon esprit de charger de cet emploi. Cassiodore est une des deux dernières lumières, qui jettent encore un reste d'éclat dans ces temps obscurs. Ce fut lui qui, profitant du crédit que lui donnait l'intimité de ses fonctions, contribua beaucoup à inspirer à Théodoric ce goût pour les sciences et pour les arts, qui nous étonne dans un Barbare. On voit dans les lettres qu'il écrivait au nom de ce Roi, et qui nous sont restées, les expressions honorables dont il se servait en parlant aux hommes distingués par quelque savoir, les encouragements de toute espèce qu'il leur procurait, les emplois dont il se plaisait à les faire revêtir. Il conserva le sien et toute son influence auprès des successeurs de Théodoric. Quand la guerre vint troubler et bouleverser de nouveau l'Italie, il se retira de la cour et du monde, et partagea le reste de sa vie entre les exercices du cloître et la culture des lettres. Outre des ouvrages purement religieux, il a laissé des Institutions, des Lettres divines et humaines, plusieurs autres livres qu'on peut appeler élémentaires, un recueil considérable de lettres, et l'Historia tripartita, abrégé des histoires ecclésiastiques, écrites en grec par Socrate, Sozomène et Théodoret, et traduites en latin, d'après son conseil, par Ephiphane le Scolastique [95]. Nous voyons par ses lettres, que son heureuse influence ne s'étendait pas moins sur les arts que sur les sciences, et qu'inspiré par un si bon esprit, Théodoric n'épargna rien, ni pour la conservation et la restauration des anciens monuments, ni pour en élever lui-même de nouveaux et de magnifiques. Le mauvais goût qu'on y remarque, ne peut lui être reproché [96]. C'était ce goût qui dominait de son temps; c'étaient ces formes tourmentées, élancées et bizarres, qui étaient seules en faveur; un Roi ne pouvait de son chef ni les commander ni les proscrire; et, malgré tous les vices de leurs formes, ces édifices attestent encore et le génie hardi des architectes qui les bâtirent, et la magnificence du prince qui les fit élever [97].
[Note 95: ][ (retour) ] Il n'est pas sûr que cet Abrégé soit de lui. (Voyez Tirab., t. III, liv. I, c. II. 5.)
[Note 96: ][ (retour) ] Voy. Muratori, Antich. Ital. Dissert. XXIII et XXIV.
[Note 97: ][ (retour) ] C'est l'architecture qu'on appelle gothique. Muratori (Dissert. 23 et 24) et d'autres auteurs ne veulent point qu'elle appartienne aux Goths; et il n'est pas vraisemblable, en effet, que ces peuples, qui ignoraient presque entièrement les arts, fussent aussi avancés en architecture. Quelques-uns l'attribuent aux Sarrazins; d'autres lui donnent, avec plus de vraisemblance, pour unique origine la dépravation progressive du goût dans les arts. Maffei (Verona Illust., Ire. part., liv. XI) avoue que, sous le règne des Goths, l'architecture conserva autant de grandeur, de magnificence et de solidité qu'elle en avait eu sous les empereurs Romains; il ajoute qu'il y a en Italie beaucoup d'édifices antérieurs à la renaissance des arts, dans lesquels, si l'on en pouvait retrancher les arcs en pointe et l'irrégularité des colonnes et des chapiteaux, non-seulement la construction est très-bonne, mais les ornements même ne manquent ni de grandeur, ni de grâce. Or, ces arcs aigus ou en pointe, et ces colonnes irrégulières, et ces chapiteaux non moins irréguliers, qu'est-ce autre chose que ce qu'on appelle architecture gothique? Mais ce mauvais goût d'architecture remonte-t-il jusqu'au temps des Goths? Cette question a occasioné, en Italie, une longue et bruyante controverse dans le dernier siècle. Voici cependant un passage de Cassiodore qui ne paraît devoir laisser aucun doute. Dans la formule XV du liv. VI de ses Variarum, de Fabricis et Architectis, je lis ces mots: «Quid dicamus columnarum junceam proceritatem? Moles illas sublimissimas fabricarum, quasi quibusdam erectis hastilibus contineri, et substantiœ qualitates concavis canalibus excavatœ, ut magis ipsas œstimes fuisse transfusas, alias ceris indices factum quod metallis durissimis videas expolitum». Cette hauteur et cette ténuité des colonnes qui les fait ressembler à des joncs, junceam proceritatem, ces masses d'édifices si élevées qui paraissent soutenues, sur des piques plantées debout, quasi quibusdam hastilibus contineri, et ces canaux concaves creusés dans le corps même de la pierre, substantiœ qualitates concavis canalibus excavatœ, etc. etc.; tout cela ne peut convenir qu'à l'architecture que l'on appelle gothique, parce que tel était devenu le style des architectes au temps des Goths.
Sous son règne et à sa cour florissait en même temps que Cassiodore, un écrivain qui lui était supérieur, le dernier que les hommes studieux de la langue et de la littérature latines, puissent encore lire avec plaisir, le philosophe Boëce [98]. Revêtu deux fois de la dignité consulaire, que les Empereurs, et après eux les Rois Goths, avaient eu la politique de laisser toujours aux Romains, ainsi que les titres et le simulacre de toutes leurs autres magistratures, il fut l'homme le plus éloquent de son temps, le plus instruit de la philosophie antique, le plus familiarisé avec les grands modèles de l'ancienne Grèce et de l'ancienne Rome. Ce n'est ni pour avoir traduit et commenté les ouvrages de dialectique d'Aristote et de Porphyre, et des ouvrages sur la musique ancienne, qui servent pourtant à l'Histoire de cet art, ni pour avoir naturalisé dans la langue latine la philosophie sophistique des Grecs, ni encore moins pour avoir introduit le premier cette philosophie dans la Théologie, qu'il est cher aux amis de la raison et des lettres, mais pour sa Consolation de la Philosophie, qu'il écrivit dans les fers. Cet ouvrage est mêlé de morceaux de prose et de pièces de vers de différentes mesures; la prose est trop infectée peut-être de vices introduits alors dans le langage, mais les vers rappelent souvent ceux des bons siècles, et sont au moins fort au-dessus de tout ce qui nous est resté du quatrième et du cinquième.
[Note 98: ][ (retour) ] Anicius Manlius Torquatus Severinus Boëtius.
L'ouvrage est divisé en cinq livres. La fiction qui en fait le fond est fort simple. Boëce, accablé par son infortune, avait appelé les Muses à son secours. Elles l'entouraient dans sa prison, et commençaient à lui dicter des chants plaintifs. Une femme lui apparaît. Sa figure était vénérable; ses yeux étaient ardents, et plus pénétrants que ne le sont ceux de l'homme. Son teint était animé, sa vigueur infatigable, quoiqu'elle fût si âgée qu'on voyait bien qu'elle était née dans un autre siècle. Sa stature était changeante: tantôt elle se réduisait à la mesure commune des hommes, tantôt elle paraissait frapper le ciel du sommet de sa tète. Sa tête pénétrait dans le ciel même, et alors elle échappait aux regards des mortels. C'est la Philosophie. Elle chasse les Muses, comme de trop faibles consolatrices, moins propres à fortifier l'âme contre le malheur qu'a l'amollir. Elle prend leur place, et remet peu à peu par ses discours le calme dans l'âme agitée de son disciple. Et en effet, quelles consolations plus douces et plus puissantes que les siennes, pour ceux du moins qui la suivent avec sincérité de cœur. Elle leur apprend à supporter les malheurs mêmes qu'elle leur attire; et dans un temps où, par des malentendus volontaires, on imputerait à la Philosophie des maux qu'elle s'était efforcée de prévenir, des crimes qu'elle abhorre, des proscriptions exercées par ses plus cruels ennemis et surtout dirigées contre elle, ce serait encore en elle seule que ses disciples fidèles chercheraient leur consolation et leur refuge.
Elle apprit à Boëce à supporter son sort; mais elle ne put le lui faire éviter. Condamné injustement et sans être entendu par ce même Théodoric, qui l'avait comblé d'honneurs, il souffrit avec courage les tourments recherchés d'une mort lente et cruelle [99]. Son meurtrier ne lui survécut que de deux ans, et souilla par d'autres cruautés la gloire de trente ans de règne. Né barbare, il était devenu un grand prince; mais, par un retour de cette force du naturel, qui semble n'avoir jamais plus d'empire que lorsque c'est au mal qu'elle nous ramène, le grand prince, avant de mourir, redevint un barbare.
[Note 99: ][ (retour) ] On lui serra le front avec une corde jusqu'à faire sortir les yeux de la tête; enfin, après d'autres tortures, on le fit expirer sous le bâton. Anonym. Vales. ad Amm. Marcel. 1693.
Sous la régence de sa fille Amalasonte, et les règnes courts, violents et honteux de son petit-fils et son neveu [100] l'influence de Cassiodore maintint dans leur cour l'habitude d'encourager ce qui restait encore d'hommes de quelque talent et de quelque instruction, de réchauffer, autant que cela était possible, les restes presque éteints du feu sacré des études. Mais ce fut alors qu'un autre feu s'alluma de nouveau en Italie, et qu'une guerre terrible la plongea dans des malheurs, dont tous ceux qu'elle avait éprouvés jusqu'alors, n'étaient en quelque sorte que le prélude, et dont il lui fallut plusieurs siècles pour effacer les funestes suites. L'empereur d'Orient, Justinien, résolut enfin de la délivrer du joug des Goths. L'illustre Bélisaire y fit triompher ses armes. Après qu'il en eût été payé par une disgrâce non moins célèbre que ses victoires [101], Narsès qui le remplaça, continua d'attaquer les Rois Ostrogoths, qui continuaient de se défendre. Il les renversa enfin du trône, et détruisit leur domination, qui avait duré soixante-quatre ans en Italie, Mais bientôt il eut à repousser des essaims armés de Germains et de Francs, que l'espoir du butin y attirait de leur pays encore sauvage. Rappelé par l'empereur Justin, aussi ingrat envers lui, que Justinien l'avait été envers Bélisaire, il mourut à Rome, âgé de quatre-vingt-quinze ans, lorsqu'il se préparait à repasser à Constantinople; tandis que les Lombards, comme chargés de sa vengeance, mais qu'il n'y avait pas sans doute appelés [102], venaient à leur tour ravager, envahir le pays qu'il avait sauvé, donner leur nom à ce pays même, et y fonder une nouvelle dynastie de Barbares.