Tous trois vivaient à la même époque, dans le plus beau siècle de la littérature latine, dans le siècle d'Auguste. Ils parlent la même langue et peignent les mêmes mœurs. Leurs maîtresses sont des beautés coquettes, infidèles et vénales. Ils ne cherchent avec elles que le plaisir; ils ont la fougue et l'emportement de la jeunesse. Le brillant esprit d'Ovide, l'imagination riche de Properce, l'ame sensible de Tibulle, s'expriment avec les diverses nuances qui doivent résulter, dans le style, de la différence de ces trois sources; mais tous les trois aiment à peu près de la même manière des objets à peu près de même espèce. Ils désirent; ils possèdent; ils ont des rivaux heureux. Ils sont jaloux; ils se brouillent et se raccommodent. Ils sont infidèles à leur tour; on leur fait grâce, et ils retrouvent un bonheur qui est bientôt troublé de même.

Corinne est mariée. La première leçon que lui donne Ovide est pour lui apprendre par quelle adresse elle doit tromper son mari, quels signes ils doivent se faire devant lui, devant tout le monde, pour s'entendre et n'être entendus que d'eux seuls. La jouissance suit de près, bientôt les querelles, et ce qu'on n'attendrait pas d'un homme aussi galant qu'Ovide, des injures et des coups; puis des excuses, des larmes et le pardon. Il s'adresse quelquefois à des subalternes, à des domestiques, au portier de son amie pour qu'il lui ouvre la nuit, à une maudite vieille qui la corrompt et lui apprend à se donner à prix d'or, à un vieil eunuque qui la garde, à une jeune esclave pour qu'elle lui remette des tablettes où il demande un rendez-vous. Le rendez-vous est refusé; il maudit ses tablettes qui ont eu un si mauvais succès. Il en obtient un plus heureux; il s'adresse à l'Aurore pour qu'elle ne vienne pas interrompre son bonheur.

Bientôt il s'accuse de ses nombreuses infidélités, de son goût pour toutes les femmes. Un instant après, Corinne aussi est infidèle; il ne peut supporter l'idée qu'il lui a donné des leçons dont elle profite avec un autre. Corinne à son tour est jalouse; elle s'emporte en femme plus colère que tendre. Elle l'accuse d'aimer une jeune esclave. Il lui jure qu'il n'en est rien; et il écrit à cette esclave; et tout ce qui avait fâché Corinne était vrai. Comment l'a-t-elle pu savoir? Quels indices les ont trahis! Il demande à la jeune esclave un nouveau rendez-vous. Si elle lui refuse, il menace de tout révéler, de tout avouer à Corinne. Il plaisante avec un ami de ses deux amours, de la peine et des plaisirs qu'ils lui donnent. Peu après, c'est Corinne seule qui l'occupe. Elle est toute à lui. Il chante son triomphe comme si c'était sa première victoire. Après quelques incidents que, pour plus d'une raison, il faut laisser dans Ovide, et d'autres qu'il serait trop long de rappeler, il se trouve que le mari de Corinne est devenu trop facile. Il n'est plus jaloux: cela déplaît à l'amant, qui le menace de quitter sa femme s'il ne reprend sa jalousie. Le mari lui obéit trop; il fait si bien surveiller Corinne, qu'Ovide ne peut plus en approcher. Il se plaint de cette surveillance qu'il a provoquée; mais il saura bien la tromper. Par malheur, il n'est pas le seul à y parvenir. Les infidélités de Corinne recommencent et se multiplient; ses intrigues deviennent si publiques que la seule grâce qu'Ovide lui demande c'est qu'elle prenne quelque peine pour le tromper, et qu'elle se montre un peu moins évidemment ce qu'elle est.--Telles sont les mœurs d'Ovide et de sa maîtresse; tel est le caractère de leurs amours.

Cinthie est le premier amour de Properce, et ce sera le dernier. Dès qu'il est heureux, il est jaloux. Cinthie aime trop la parure; il lui recommande de fuir le luxe et d'aimer la simplicité. Il est livré lui-même à plus d'un genre de débauche. Cinthie l'attend; il ne se rend qu'au matin auprès d'elle, sortant de table et pris de vin. Il la trouve endormie; elle est long-temps sans que tout le bruit qu'il fait, sans que ses caresses mêmes la réveillent: elle ouvre enfin les yeux, et lui fait les reproches qu'il mérite. Un ami veut le détacher de Cinthie, il fait à cet ami l'éloge de sa beauté, de ses talents. Il est menacé de la perdre: elle part avec un militaire: elle va suivre les camps, elle s'expose à tout pour suivre son soldat. Properce ne s'emporte point; il pleure: il fait des vœux pour qu'elle soit heureuse. Il ne sortira point de la maison qu'elle a quittée; il ira au-devant des étrangers qui l'auront vue: il ne cessera de les interroger sur Cinthie. Elle est touchée de tant d'amour. Elle abandonne le soldat, et reste avec poëte. Il remercie Apollon et les muses; il est ivre de son bonheur. Ce bonheur est bientôt troublé par de nouveaux accès de jalousie, interrompu par l'éloignement et par l'absence. Loin de Cinthie, il ne s'occupe que d'elle. Ses infidélités passées lui en font craindre de nouvelles. La mort ne l'effraye point, il ne craint que de perdre Cinthie, qu'il soit sûr qu'elle lui sera fidèle, il descendra sans regret au tombeau.

Après de nouvelles trahisons, il s'est cru délivré de son amour, mais bientôt il reprend ses fers. Il fait le portrait le plus ravissant de sa maîtresse, de sa beauté, de l'élégance de sa parure, de ses talents pour le chant, la poésie et la danse; tout redouble et justifie son amour. Mais Cinthie, aussi perverse qu'elle est aimable, se déshonore dans toute la ville par des aventures d'un tel éclat, que Properce ne peut plus l'aimer sans honte. Il en rougit; mais il ne peut se détacher d'elle. Il sera son amant, son époux, jamais il n'aimera que Cinthie. Ils se quittent et se reprennent encore. Cinthie est jalouse: il la rassure. Jamais il n'aimera une autre femme. Ce n'est point en effet une seule femme qu'il aime: ce sont toutes les femmes. Il n'en possède jamais assez. Il est insatiable de plaisirs. Il faut, pour le rappeler à lui-même, que Cinthie l'abandonne encore. Ses plaintes alors sont aussi vives que si jamais il n'eût été infidèle lui-même. Il veut fuir. Il se distrait par la débauche. Il s'était enivré comme à son ordinaire. Il feint qu'une troupe d'amours le rencontre, et le ramène aux pieds de Cinthie. Leur raccommodement est suivi de nouveaux orages. Cinthie, dans un de leurs soupers, s'échauffe de vin comme lui, renverse la table, lui jette les coupes à la tête; il trouve cela charmant. De nouvelles perfidies le forcent enfin à rompre sa chaîne; il veut partir; il va voyager dans la Grèce; il fait tout le plan de son voyage: mais il renonce à ce projet, et c'est pour se voir encore l'objet de nouveaux outrages. Cinthie ne se borne plus à le trahir, elle le rend la risée de ses rivaux; mais une maladie imprévue vient la saisir: elle meurt. Elle lui apparaît en songe; il la voit, il l'entend. Elle lui reproche ses infidélités, ses caprices, l'abandon où il l'a laissée à ses derniers moments, et jure qu'elle-même, malgré les apparences, lui fut toujours fidèle.--Telles sont les mœurs et les aventures de Properce et de sa maîtresse; telle est en abrégé l'histoire de leurs amours.

Ovide et Properce furent souvent infidèles, mais ne furent point inconstants. Ce sont deux libertins fixés qui portent souvent çà et là leurs hommages, mais qui reviennent toujours reprendre la même chaîne. Corinne et Cinthie ont toutes les femmes pour rivales; elles n'en ont particulièrement aucune. La Muse de ces deux poëtes est fidèle, si leur amour ne l'est pas, et aucun autre nom que ceux de Corinne et de Cinthie ne figurent dans leurs vers. Tibulle, amant et poëte plus tendre, moins vif et moins emporté qu'eux dans ses goûts, n'a pas la même constance. Trois beautés sont l'une après l'autre les objets de son amour et de ses vers. Délie est la première, la plus célèbre et aussi la plus aimée. Tibulle a perdu sa fortune; mais il lui reste la campagne et Délie; qu'il la possède dans la paix des champs; qu'il puisse, en expirant, presser la main de Délie dans la sienne; qu'elle suive, en pleurant, sa pompe funèbre, il ne forme point d'autres vœux. Délie est enfermée par un mari jaloux; il pénétrera dans sa prison malgré les Argus et les triples verroux. Il oubliera dans ses bras toutes ses peines. Il tombe malade, et Délie seule l'occupe. Il l'engage à être toujours chaste, à mépriser l'or, à n'accorder qu'à lui ce qu'il a obtenu d'elle. Mais Délie ne suit point ce conseil. Il a cru pouvoir supporter son infidélité; il y succombe, et demande grâce à Délie et à Vénus. Il cherche dans le vin un remède qu'il n'y trouve pas; il ne peut ni adoucir ses regrets, ni se guérir de son amour. Il s'adresse au mari de Délie trompé comme lui; il lui révèle toutes les ruses dont elle se sert pour attirer et pour voir ses amants. Si ce mari ne sait pas la garder, qu'il la lui confie; il saura bien les écarter et garantir de leurs piéges celle qui les outrage tous deux. Il s'apaise; il revient à elle; il se souvient de la mère de Délie qui protégeait leurs amours. Le souvenir de cette bonne vieille rouvre son cœur à des sentiments tendres, et tous les torts de Délie sont oubliés. Mais elle en a bientôt de plus graves. Elle s'est laissée corrompre par l'or et les présents; elle est à un autre, à d'autres. Tibulle rompt enfin une chaîne honteuse; il lui dit adieu pour toujours.

Il passe sous les lois de Némésis, et n'en est pas plus heureux. Elle n'aime que l'or, et se soucie peu des vers et des dons du génie. Némésis est une femme avare qui se donne au plus offrant; il maudit son avarice, mais il l'aime et ne peut vivre s'il n'en est aimé. Il tâche de la fléchir par des images touchantes. Elle a perdu sa jeune sœur; il ira pleurer sur son tombeau, et confier ses chagrins à cette cendre muette. Les mânes de la sœur de Némésis s'offenseront des larmes que Némésis fait répandre. Qu'elle n'aille pas mépriser leur colère. La triste image de sa sœur viendrait la nuit troubler son sommeil.... Mais ces tristes souvenirs arrachent des pleurs à Némésis. Il ne veut point à ce prix acheter même le bonheur.--Nééra est sa troisième maîtresse. Il a joui long-temps de son amour. Il ne demande aux dieux que de vivre et de mourir avec elle. Mais elle part; elle est absente; il ne peut s'occuper que d'elle, il ne redemande qu'elle aux dieux. Il a vu en songe Apollon, qui lui a annoncé que Nééra l'abandonne. Il refuse de croire à ce songe; il ne pourrait survivre à ce malheur, et pourtant ce malheur existe. Nééra est infidèle; il est encore une fois abandonné.--Tel fut le caractère et le sort de Tibulle; tel est le triple et assez triste roman de ses amours.

Il sauve par le charme des détails le peu d'intérêt du fond. C'est en lui surtout qu'une douce mélancolie domine, qu'elle donne même au plaisir une teinte de rêverie et de tristesse qui en fait le charme. S'il y eut un poëte ancien qui mit du moral dans l'amour, ce fut Tibulle; mais ces nuances de sentiment qu'il exprime si bien sont en lui: il ne songe pas plus que les deux autres à les chercher ou à les faire naître dans ses maîtresses. Leurs grâces, leur beauté sont tout ce qui l'enflamme; leurs faveurs, ce qu'il désire ou ce qu'il regrette; leur perfidie, leur vénalité, leur abandon, ce qui le tourmente. De toutes ces femmes, devenues célèbres par les vers de trois grands poëtes, Cinthie paraît la plus aimable. L'attrait des talents se joint en elle à tous les autres; elle cultive le chant, la poésie; mais pour tous ces talents, qui étaient souvent ceux des courtisannes d'un certain ordre, elle n'en vaut pas mieux: le plaisir, l'or et le vin n'en sont pas moins ce qui la gouverne; et Properce, qui vante, une ou deux fois seulement, en elle ce goût pour les arts, n'en est pas moins, dans sa passion pour elle, maîtrisé par une toute autre puissance.

Le style de ces trois poëtes est très-différent: le fond de leurs idées diffère autant que leur génie et leur style; mais les idées accessoires qu'ils emploient sont assez semblables. Ils n'ont à peu près que les mêmes éloges à donner à leurs belles, les mêmes reproches à leur faire. Ils invoquent les dieux et les déesses, comme témoins des serments ou comme vengeurs du parjure. Les exemples de fidélité ou de perfidie pris dans la mythologie et dans l'histoire, ne leur manquent pas au besoin. L'abondance en va jusqu'à l'excès dans Properce, comme celle des traits d'esprit dans Ovide. Il croient tous ou feignent de croire à la magie; et les évocations et ses filtres reviennent souvent dans leurs vers. Mais aux dieux et à la magie près, tout est matériel et physique dans les accessoires, comme dans le fond de leurs amours et de leur poésie. L'accord des esprits, l'union des âmes, le besoin d'épanchement, la confiance mutuelle, les doux entretiens, l'élan de deux cœurs l'un vers l'autre, ou leur élan mutuel vers ce qui est délicat, beau et honnête, rien de tout cela ne se trouve ni chez eux, ni en général chez aucun des poëtes anciens; et cela n'est point dans leur poésie, parce que cela n'était point dans les mœurs.

A la renaissance des lettres, après les siècles de barbarie, il y avait dans les mœurs, avec beaucoup de corruption et de férocité, une exaltation et un penchant à l'exagération des sentiments, qui se portèrent principalement sur l'amour. L'empire que les femmes eurent de tout temps chez la plupart des peuples du Nord, tandis qu'à l'Orient et au Midi, elles étaient presque partout esclaves, s'étendit de proche en proche avec les conquêtes des Francs, des Germains et des Goths. La chevalerie fit de cet empire une espèce de religion. La religion, proprement dite, y influa beaucoup elle-même. Le platonisme, se combinant avec la doctrine des chrétiens, lui donna un caractère de ferveur contemplative et d'amour extratique qui, ressemblant quelquefois par l'expression à l'amour terrestre, habitua insensiblement cet amour à s'exprimer lui-même dans un langage mystique et religieux. Ce fut celui que parlèrent quelquefois les Troubadours. Les questions débattues dans les cours d'amour le subtilisèrent encore. Les premiers poëtes italiens, plus raffinés que les provençaux, parce qu'ils étaient presque tous instruits dans les écoles naissantes du platonisme, s'éloignèrent tellement, dans leurs poésies amoureuses, de tout ce qui est vulgaire et terrestre, qu'ils s'écartèrent même souvent de tout ce qui est intelligible et humain. Les femmes, qui étaient l'objet de leurs chants, étaient flattées de cette élévation du style, comme de celle des sentiments. Les mœurs publiques étaient corrompues; mais les mœurs domestiques étaient chastes. Les hommes qui ne pouvaient obtenir des beautés les plus brillantes, que la permission de les aimer, de le leur dire, d'afficher en quelque sorte le nom de ces beautés sur leurs armes ou dans leurs vers, s'honoraient de la publicité de cet hommage; et les femmes qui y voyaient un témoignage public, qu'il n'en coûtait rien à leur sagesse, s'en tenaient aussi fières et honorées. La plupart avaient, dans les devoirs et dans les douceurs de l'hymen, des motifs et à la fois des dédommagements des rigueurs que leurs amants éprouvaient d'elles; et eux, de leur côté, satisfaits de voir dans la maîtresse de leur cœur, dans la dame de leurs pensées, l'objet d'une espèce de culte, ne se faisaient pas scrupule de chercher auprès des femmes plus faciles des distractions et des amusements.