Toutes les planètes sont habitées par des âmes heureuses: la lune l'est par les âmes des femmes qui avaient fait vœu de virginité et qui l'ont rompu malgré elles, pour contracter des mariages où elles ont constamment suivi le chemin de la vertu [281]. Dante interroge une de ces âmes qui se fait connaître à lui: c'est la sœur de ce Forèse, qu'il a rencontré dans l'un des cercles du Purgatoire [282]. Elle était religieuse de Ste.-Claire et avait été retirée, par force, du cloître pour un mariage qui convenait à sa famille. Après un entretien où elle satisfait aux questions du poëte, elle lui montre près d'elle l'impératrice Constance, qu'on avait retirée, aussi par force, d'un couvent du même ordre, pour lui faire épouser Henri V, fils de Frédéric Barberouse, et qui fut mère de Frédéric II.
[Note 281: ][ (retour) ] C. III.
[Note 282: ][ (retour) ] Elle se nommait Piccarda. (Voy. Purg., c. XXIII, et ci-dessus, pag. 171, note 2.)
Le séjour de ces âmes dans la dernière des planètes, quoique leurs mérites ne pussent être diminués par la violence qui avait rompu leurs vœux, embarrassait le Dante: il avait encore d'autres doutes qu'il n'osait exposer à Béatrix. Il ne sait s'il doit se blâmer ou se louer de son silence involontaire. Il peint l'incertitude qui l'y avait forcé par trois comparaisons communes [283], mais qu'il exprime, à son ordinaire, avec beaucoup de précision et de grâce. «Entre deux mets placés à égale distance, et également faits pour le tenter, un homme libre mourrait de faim ayant de porter la dent sur l'un des deux: ainsi un agneau serait arrêté par une crainte égale entre deux loups affamés; ainsi un chien de chasse s'arrêterait entre deux daims.» Mais son désir de s'instruire était si vivement exprimé sur son visage, que Béatrix le devine, en pénètre l'objet, et va au-devant de ses demandes par des explications sur les places graduelles que les bienheureux occupent dans le ciel, sans qu'il y ait entre eux différentes mesures de félicité, et ensuite sur la violence qu'on peut faire à la volonté, sur la volonté absolue, et sur la volonté mixte, enfin sur les diverses causes qui peuvent faire que des vœux soient rompus sans crime [284]. Elle s'élève ensuite au ciel de Mercure, et y entraîne Dante avec elle. La joie qu'elle témoigne en y arrivant est si vive, que la planète en redouble d'éclat. Si un astre changea ainsi et prit une face riante, que devint donc le poëte, demande-t-il lui-même, lui qui de sa nature est si mobile et si prompt à changer au gré de tous les objets?
[Note 283: ][ (retour) ] C. IV.
[Note 284: ][ (retour) ] C. V.
Des milliers d'âmes rayonnantes qui habitent cette planète, accourent vers lui et sa compagne avec un empressement qu'il compare à celui des poissons, qui, dans l'eau tranquille et pure d'un vivier, courent vers ce qu'on y jette, et qu'ils regardent comme leur pâture. A mesure qu'elles s'approchent, chacune d'elles leur paraît remplie de joie dans cette vive splendeur qui sort d'elle-même. L'une de ces âmes lumineuses leur offre de les instruire de ce qu'ils désireront savoir. Dante lui demande qui elle est et pourquoi elle habite cet astre? Alors, comme le soleil qui se voile par l'excès même de sa lumière, quand la chaleur a consumé les vapeurs qui en tempéraient l'éclat, l'âme sainte, dans l'excès de sa joie, se cache dans ses rayons et lui répond, ainsi renfermée. C'est l'empereur Justinien, qui fait en peu de mots sa propre histoire [285], et ensuite celle de l'aigle romaine, qu'il prend de trop haut, puisqu'il remonte jusqu'aux combats d'Énée et de Turnus; mais il la conduit par époques distinctes, en citant les principaux faits et les principaux noms de l'histoire romaine, jusqu'aux empereurs, montrant toujours l'aigle victorieuse et triomphante. Enfin, conduite par Titus, elle vengea sur les Juifs le crime qu'ils avaient commis [286]; et depuis encore, Charlemagne vainquit à l'abri de ses ailes, et secourut l'Église sainte attaquée par les Lombards [287].
[Note 285: ][ (retour) ] C. VI. Les dix premiers vers de ce récit fournissent un exemple remarquable de l'originalité d'idées et d'expression du Dante, et des tournures savantes et nouvelles qu'il emploie pour exprimer les choses les plus simples. Justinien avait à dire: Depuis que Constantin eût transféré le siége de l'empire, l'aigle régna pendant plusieurs siècles dans la ville qu'il avait fondée; elle passa de main en main jusque dans la mienne, etc. Voici maintenant comme il s'exprime: «Depuis que Constantin tourna le vol de l'aigle contre le cours du ciel, qui la suivait au contraire quand elle obéissait à l'antique héros qui fut époux de Lavinie; pendant cent et cent années, et plus, l'oiseau divin se tint à l'extrémité de l'Europe, voisin des monts dont il était d'abord sorti; de là il gouverna le monde, à l'ombre de ses ailes sacrées, et passant de main en main, il vint enfin jusqu'à la mienne; je fus empereur, et je suis Justinien.» Pour entendre ce début du VIe. chant, il faut se rappeler que Constantin, en passant de Rome à Bysance, allait du couchant au levant; qu'il portait ainsi l'aigle romaine contre le cours du ciel ou des astres, qui est du levant au couchant (ce qui renferme une allusion sensible aux suites, funestes pour la puissance romaine, de la translation de l'empire); qu'au contraire Énée, que le poëte suppose avoir eu déjà des aigles pour enseignes, venant de Troie en Italie, allait d'orient en occident, et qu'ainsi le ciel semblait suivre ses aigles; enfin, l'oiseau de dieu régna pendant plusieurs siècles auprès des monts d'où il était d'abord sorti, parce que la ville de Constantinople, située aux confins de l'Asie, est assez voisine des monts de la Troade, d'où était parti Énée, premier fondateur de l'empire. Ce n'est pas, comme on le croit, au langage du Dante, c'est à ce style rempli d'allusions à des choses peu connues de son temps, et qui ne le sont pas généralement dans le nôtre, qu'il faut le plus souvent attribuer la difficulté de l'entendre.
[Note 286: ][ (retour) ] La mort de J.-C.
[Note 287: ][ (retour) ] Il y a encore dans ce dernier trait quelque confusion de temps. L'empire romain ni son enseigne n'existaient plus en Occident depuis près de trois siècles, quand Charlemagne détruisit le règne des Lombards, et ce ne fut que vingt-cinq ou vingt-six ans après qu'il releva le trône et l'aigle impérial; mais dans tout ce morceau historique, qui est de près de cent vers, il y a une précision, une justesse, et en même temps qu'une poésie de style, qu'on ne saurait trop admirer.