Après s'être recueillie un instant dans sa gloire, et avoir joui de ses pensées [314], l'âme heureuse reprend la parole et fait briller aux yeux du Dante les principales lumières qui composent avec lui cette croix. A mesure qu'elle les nomme, ces âmes font le même effet sur les branches de la croix lumineuse qu'un éclair sur un nuage. C'est Josué, Judas Machabée, Charlemagne, Roland; et ensuite les héros plus modernes qui avaient conquis la Sicile et Naples, Guillaume, Renaud, Robert Guiscard; et ce Godefroy de Bouillon, qui paraît attendre ici, dans la foule, qu'un autre grand poëte vienne l'en tirer pour le couvrir d'un éclat immortel. Enfin cette âme qui lui avait parlé [315], lui montre quel rang elle tient dans les chœurs célestes, en allant se mettre à sa place et se rejoindre aux autres lumières.

[Note 314: ][ (retour) ] C. XVIII.

[Note 315: ][ (retour) ] Celle de son trisaïeul Caccia Guida.

Le poëte, arrêté long-temps dans le ciel de Mars, s'aperçoit qu'il est monté dans une planète supérieure par le nouveau degré de feu divin qui brille dans les yeux de Béatrix. Il est arrivé avec elle dans Jupiter. Les âmes des saints y paraissent sous une forme tout-à-fait extraordinaire. Elles y voltigent en chantant chacune dans sa lumière; et de même que des oiseaux qui s'élèvent des bords d'une rivière, comme pour se féliciter de leur pâture, volent tantôt en rond, tantôt rangés en longues files, de même ces âmes célestes s'arrêtent de temps en temps dans leur vol, interrompent leurs chants et forment, en se réunissant dans l'air, différentes figures de lettres. Ici, Dante invoque de nouveau sa muse, pour pouvoir expliquer ces figures, telles qu'elles sont gravées dans son esprit.

Après avoir formé d'abord trois seules lettres, où les interprètes voient les initiales de trois mots latins qui commandent d'aimer la justice des lois [316], ces flammes voltigeantes figurent trente-cinq lettres [317], voyelles et consonnes, et se rangent en deux files, dont la première trace ces mots: Diligite justitiam, et la seconde ceux-ci: Qui judicatis terram. Aimez la justice, ô vous qui jugez la terre! Le fond de la planète est d'argent, et ces lettres enflammées y brillent comme des caractères d'or. Tout à coup elles se séparent, se combinent de nouveau, et forment, par leur réunion, la figure d'un grand aigle. Les unes en font la tête surmontée d'une couronne, d'autres le cou, d'autres enfin les ailes étendues, le corps et les pieds. Au souvenir de ces merveilles, Dante s'adresse à l'étoile qui les lui a offertes: il reconnaît que s'il est encore de la justice sur la terre, c'est à ses influences qu'elle est due. Il prie le moteur éternel de regarder d'où s'élève l'épaisse fumée qui en ternit les rayons. Qu'il vienne, il en est temps, chasser une seconde fois du temple ceux qui n'y font qu'acheter et vendre. La simonie, l'abus que l'on fait du pouvoir spirituel, pour enlever le pain aux malheureux sans défense, allument l'indignation du poëte, qui finit, comme il le fait peut-être trop souvent, par invectiver, en mots couverts, mais intelligibles, le pape Boniface VIII, son oppresseur.

[Note 316: ][ (retour) ] D. J. L. Diligite Justitiam Legum.

[Note 317: ][ (retour) ]

Mostrarsi dunque cinque volte sette
Vovali e consonanti.

L'aigle mystérieux, composé de bienheureux, qui paraissent tous enchantés de la place qu'ils occupent dans sa forme immense [318], ouvre son bec, et parle au nom de tous, comme si c'était en son propre nom. Il éclaircit des doutes qui s'étaient élevés dans l'âme du Dante, sur quelques points de foi; puis il bat des ailes, s'élève, vole en rond, et chante au-dessus de sa tête. C'est une satyre qu'il chante, et une satyre très-emportée, d'abord contre les mauvais chrétiens qui seront au jour du jugement moins avancés que tel qui ne connut jamais le Christ, et ensuite contre les mauvais rois qui, dans ce siècle, opprimaient les peuples et surchargeaient la terre.

[Note 318: ][ (retour) ] C. XIX.

«Qu'est-ce que les rois perses, dit cet aigle, ne pourront pas reprocher à vos rois, quand ils verront ouvert ce grand livre où sont écrits tous leurs méfaits? Là, on verra, parmi les œuvres d'Albert (d'Autriche) celle qui bientôt y sera inscrite, et qui livrera la Bohême au ravage [319]; là, on verra la fourberie qu'emploie, sur les bords de la Seine, en falsifiant la monnaie, celui qui mourra des coups d'un sanglier [320]; on verra l'orgueil qui rend fous les rois d'Écosse et d'Angleterre [321], et qui leur donne une telle soif de pouvoir, qu'aucun d'eux ne veut rester dans ses limites; on verra le luxe et la mollesse de celui d'Espagne et celui de Bohême, qui ne connurent et n'eurent jamais aucune vertu [322]; on verra, dans le boiteux de Jérusalem [323], pour une bonne qualité, mille qualités contraires [324]; on verra l'avarice et la bassesse de celui qui garde l'île de feu, où Anchise finit sa longue carrière [325], et pour indiquer son peu de valeur, ses hauts faits seront tracés en écriture abrégée, qui en contiendra beaucoup en peu d'espace; et chacun y verra les actions honteuses de son oncle [326] et de son frère [327], qui ont déshonoré une si illustre race et deux couronnes; et l'on y connaîtra celui de Portugal [328], et celui de Norwège [329], et celui de Dalmatie [330], qui a mal imité le coin des ducats de Venise. Heureuse la Hongrie, si elle ne se laissait plus mal gouverner! et heureuse la Navarre, si elle se faisait un rempart des montagnes qui l'environnent [331]! Chacun en voit la preuve dans les plaintes et dans les murmures qu'élèvent Nicosie et Famagoste contre le tyran qui les opprime et qui ressemble à tous les autres [332]