Cuopron de' manti lor gli palafreni,
Sì che duo bestie van sott'una pelle.
Béatrix dirige sur une autre lumière les regards du poëte [338]; c'est S. Benoît, fondateur d'un ordre célèbre. Dante l'aborde et lui parle. Quoique saint Benoît dise que dans cette planète tout n'est qu'amour et charité, il déclame aussi vivement contre les moines, que Pierre Damien l'a fait contre les puissances de l'Église. Il est vrai que la charité des saints ne doit pas se croire obligée de respecter des scandales, qui n'ont d'apologistes que les défenseurs, non de la religion, mais des superstitions les plus dangereuses et les plus grossières.
[Note 338: ][ (retour) ] C. XXII.
Quand cette dernière âme a cessé de parler, elle va se réunir à la troupe d'où elle était sortie. La troupe se resserre, et toutes ces âmes remontent l'échelle d'or aussi rapidement qu'elles l'avaient descendue. Dante, sur un seul signe que Béatrix lui fait de les suivre, y monte avec la même rapidité, tant la vertu de celle qui le conduit a vaincu sa propre nature. En un instant, il se trouve transporté dans le signe des Gémeaux: cette constellation avait présidé à sa naissance; il espère que son âme y puisera la force nécessaire pour le passage difficile qui lui reste à franchir. Avant qu'il s'élève plus haut, sa conductrice lui dit de baisser ses regards vers la terre: il obéit, jette les yeux sur les sept planètes qu'il a parcourues, et ne peut s'empêcher de sourire de la chétive figure que fait la terre.
À toutes ces ascensions successives, Béatrix a toujours augmenté de lumière et d'éclat. Mais une lumière plus vive encore que celle dont elle brille vient éclairer ces hautes régions [339]. Elle l'attend elle-même, les yeux fixés vers le point où cette lumière doit [340], posé sur le nid de sa douce famille, pendant la nuit qui cache les objets, impatient de jouir de l'aspect désiré de ses petits, et de pouvoir trouver leur nourriture, soin qui lui rend agréables les travaux les plus fatigants, prévient le temps, et, sur la cime d'un buisson, attend le soleil avec le plus ardent désir, regardant fixement, jusqu'à ce qu'il voie naître l'aube du jour. Voici, dit-elle enfin, le cortége qui entoure le triomphe du Christ; voici réunie toute la clarté que ces sphères répandent dans leur cours. Comme au temps le plus serein de la pleine lune, Diane brille entre les nymphes éternelles qui colorent la voûte des cieux, ainsi, au-dessus de plusieurs milliers de lumières, rayonnait un soleil qui leur communiquait sa splendeur. Les yeux du poëte sont trop faibles pour la soutenir. Béatrix lui apprend que dans ce soleil est la sagesse et la puissance même qui rouvrit les communications si long-temps interrompues entre le ciel et la terre. À ce spectacle, Dante tomba dans le ravissement, son âme s'agrandit, sortit d'elle-même, et ne peut plus se rappeler ce qu'elle devint. Il n'osait, depuis quelque temps, regarder sa conductrice, dont l'allégresse divine avait un éclat qu'il ne pouvait soutenir. Ouvre maintenant les yeux, lui dit-elle, tu as vu des choses qui le rendent capable de les fixer sur les miens. À ces mots, il se sentit tel qu'un homme qui revient d'un songe qu'il a oublié, et qui s'efforce en vain de le rappeler dans sa mémoire. Quand toutes les langues que Polymnie et ses sœurs ont nourries de leur lait le plus doux viendraient aider la sienne, il ne pourrait atteindre au millième de la vérité, en chantant la sainte joie qu'il vit alors briller sur le visage de Béatrix.
[Note 339: ][ (retour) ] C. XXIII.
Come l'angello intra l'amate fronde,
Posato al nido de' suoi dolci nati, etc.
Mais elle l'avertit de porter ses regards sur un autre objet. Sous les rayons de ce soleil où Jésus-Christ réside, fleurit un jardin émaillé de mille couleurs, et, au milieu, la rose où le verbe divin prit une chair mortelle.... On connaît ce mystérieux emblème. Dante décrit avec l'enthousiasme de la poésie et de la piété, le triomphe de la Vierge Marie, entourée de tous les bienheureux, qui chantent des hymnes à sa gloire, et qui, revêtus de flammes brillantes, en étendent vers elle les cimes, comme l'enfant tend les bras vers sa mère, quand il s'est nourri de son lait.
Béatrix s'approche d'eux et leur présente son ami, en se servant du langage mystique qui est parmi eux la langue commune [341]. La prière qu'elle leur adresse est entendue. Toutes ces âmes, flamboyantes comme des comètes, commencent à se mouvoir autour du Dante et de Béatrix, comme les sphères autour du pôle. De même que tournent les cercles d'une horloge, dont l'un paraît tranquille, tandis que le dernier de tous semble voler, de même ces danses célestes tournent d'un mouvement inégal, selon les divers degrés de béatitude. De celle de ces danses que Dante remarquait comme la plus belle, sort la lumière la plus brillante. Elle tourne trois fois autour de Béatrix, en faisant entendre un chant si divin, que l'imagination du poëte ne peut le lui retracer. Béatrix reconnaît dans cette flamme le prince des apôtres. Elle le prie d'interroger Dante sur la foi, l'espérance et la charité. Pierre, toujours enfermé dans sa flamme, l'interroge en effet dans les règles sur la première de ces vertus; et ses questions, et les réponses du Dante, sont en quelque sorte la quintessence la plus substantielle de la doctrine théologique sur cette matière. On voit que le poëte y est à l'aise, qu'il s'y plaît, et que tous les détours de ce labyrinthe d'arguments et de distinctions lui sont connus. L'apôtre en est si satisfait, qu'il le bénit en chantant, et l'environne trois fois de sa lumière.
[Note 341: ][ (retour) ] C. XXIV.
O Sodalizio eletto alla gran cena
Del benedetto agnello, il qual vi ciba, etc.