Le récit d'une action illustre est la matière de l'épopée, et la représentation de cette action est le sujet de la tragédie: la comédie, au contraire, a pour sujet la représentation d'une action populaire ou commune. Voilà ce que dit Aristote. Ajoutons à cela que le récit d'une action populaire ou commune peut fournir une autre espèce de poëme dont il ne parle pas; tel était le Margitès d'Homère, qui, selon Aristote lui-même, fut l'origine de la comédie, comme l'Iliade le fut de la tragédie; car pourquoi serait-il moins permis de raconter en vers une action commune qu'une action illustre?

Ce n'est pas tout. Quelques poëtes dramatiques, comme Plaute, par exemple, ont mêlé dans leurs représentations, des personnes illustres ou héroïques avec des personnes de basse condition et des gens du peuple. Faisons dans le récit ce que Plaute a fait dans la représentation, et nous aurons une troisième sorte d'épopée, dont Aristote n'a rien dit, mais qui est déduite de ses principes. Voilà donc la poésie représentative ou dramatique divisée en trois espèces, selon qu'elle représente des actions illustres ou des actions communes, ou enfin des actions illustres et communes mêlées ensemble, d'où naîtront la tragédie, la comédie et la tragi-comédie; voilà aussi la poésie narrative ou épique également divisée en trois espèces, selon qu'elle raconte l'une ou l'autre de ces trois sortes d'actions. La première sera l'héroïque ou l'épique d'Aristote, telle que l'Iliade; la seconde ressemblera au Margitès, ou à l'idée que la tradition nous donne de ce poëme qui s'est perdu, et elle ne racontera que des actions communes; la troisième racontera des actions communes et des actions héroïques, et ses personnages seront moitié nobles, moitié populaires, à peu près comme l'Odyssée, ou comme serait, si l'on veut, un poëme où il y aurait encore plus d'actions et de personnes communes.

Chacune de ces espèces peut se subdiviser encore. Et comment établir des règles qui puissent convenir en même temps à tant d'espèces différentes? Homère s'était tracé un plan pour l'Iliade; il s'en traça un autre pour l'Odyssée; celui du Margitès qu'on lui attribue, ne ressemblait sans doute ni à l'un ni à l'autre. L'Amphiaraüs et l'Amazonéide, s'il est vrai qu'il les eut composés, n'avaient peut-être aucun rapport avec les trois premiers; et sans parler de la Batrachomyomachie, qui, soit qu'elle appartienne à un autre poëte, soit même qu'on la regarde comme son ouvrage, n'est évidemment qu'une parodie de ses grands poëmes, si ce génie fécond avait, comme l'assurent quelques auteurs, enfanté jusqu'à dix-huit poëmes [616], peut-être avait-il, dans chacun, suivi une marche particulière, et mélangé de diverses façons le caractère des personnes et des actions, l'héroïque et le populaire, le plaisant et le sérieux.

[Note 616: ] [ (retour) ] La Petite Iliade, la Phocæide, les Cercopes, les Epiciclides, la Prise d'Œcalie, les Cypriaques, les Épigones ou la Prise de Thèbes, etc. Selon le Quadrio (Stor. e rag. d'ogni Poësia, t. VI, p. 648), on lui en a attribué plus de quarante. C'est, comme l'observe Cesarotti (Ragionam. Storie. critic., en tête de sa traduction de l'Iliade, édit. de Pise, t. I, p. 127), c'est ce qui pourrait faire paraître moins étrange l'opinion de Vico, qu'Homère était un nom générique qui représentait l'idée abstraite du poëte épique, et auquel on rapportait, dans l'antiquité, tous les individus particuliers du même genre.

C'est précisément ce qu'on a fait dans le roman épique. Des personnes de tout rang, des événements de toute espèce, des batailles, des combats singuliers, des scènes domestiques, des intrigues d'amour, des voyages; des héros, des chevaliers, des rois, des villageois, des ermites, des reines et des femmes enlevées, des amantes abandonnées, des femmes guerrières, des fées, des magiciens, des démons, des géants, des nains, des chevaux volants, des montagnes de fer ou d'acier, des palais enchantés, des jardins délicieux, des déserts; enfin, tout ce que la nature produit, tout ce que l'art invente et tout ce que peut créer l'imagination la plus riche, ou si l'on veut la plus folle, tout cela est admis dans l'épopée romanesque, et y peut entrer à la fois.

Supposons qu'on retrouvât le manuscrit d'un poëme grec inconnu jusqu'à présent, et qu'au style, à la manière, aux opinions mythologiques, aux traits d'histoire mêlés avec la fable, on le reconnût pour être une des productions d'Homère; supposons encore que dans ce poëme il se fût proposé de célébrer une des plus illustres familles de la Grèce, mais qu'il eût voulu masquer ce dessein et ne le présenter en apparence que comme épisodique; qu'il eût attaché cette partie principale de son sujet à une époque devenue fameuse, soit par l'histoire, soit par les fictions des autres poëtes; qu'il eût choisi dans cette époque un héros célèbre, sur lequel il eût feint et même promis par son titre, de vouloir fixer l'attention et l'intérêt; qu'il eût rassemblé un grand nombre d'autres épisodes, les uns naturels et touchants, les autres extraordinaires et merveilleux, d'autres enfin hors de toute croyance et plus étrangers encore à l'ordre naturel des choses que les breuvages de Circé, les Syrènes, les Lestrigons et le Cyclope; qu'avec des personnages héroïques, tels qu'Ulysse, Agamemnon, Hector, Achille, Diomède, etc., il en eût mêlé de vulgaires et de bas, tels qu'Eumée, Mélanthius, les suivantes de Pénélope et le mendiant Irus, mais en plus grand nombre encore, et répandus plus universellement dans la machine du poëme, et qu'habile comme il l'était à peindre la nature, il eût aussi fidèlement imité les mœurs des gens du peuple que celles des rois et des héros.

Supposons enfin que pour donner à cet ouvrage un caractère particulier, au lieu de se cacher sans cesse, comme dans ses autres poëmes, derrière ses personnages, de les faire mouvoir sans se montrer lui-même, et d'attacher le lecteur par l'illusion d'une action continue et fidèlement représentée, il eût au contraire imaginé de se mettre lui-même en scène, de débiter librement des faits, tantôt naturels et tantôt fantastiques, ou des réflexions analogues à ces faits mêmes, de passer d'un sujet à un autre, comme on le fait en racontant de vive voix, mais de ne perdre de vue son principal objet que pour le retrouver et le reprendre à son gré, d'exciter la curiosité et de la satisfaire ou de la tromper tour à tour, de conserver dans les récits, mêmes les plus sérieux, cet air d'aisance et quelquefois moitié plaisant, d'un esprit fécond et facile, qui se joue de ce qu'il raconte et de ce qu'il invente. Quel serait le jugement qu'on porterait de cet ouvrage? Qui oserait dire à Homère: Vous avez fait un mauvais poëme, et il est mauvais parce qu'il ne ressemble ni à votre Iliade, ni à votre Odyssée; nous avions établi, d'après la première, des règles qui convenaient un peu moins à la seconde, mais qui ne vont point du tout à cette production nouvelle. Nous ne réformerons pas nos lois; nous avons trop long-temps soutenu qu'elles étaient les seules justes et raisonnables, il est plus simple de nier que l'ouvrage soit de vous, ou de soutenir que lorsque vous l'avez fait vous étiez en délire.

Sans nous embarrasser de ce qu'Homère pourrait répondre, voyons quels rapports le Roland furieux peut avoir avec un poëme de cette espèce; entrons mieux qu'on a fait jusqu'ici dans l'esprit de cet ouvrage; tâchons de distinguer ce qu'il a de commun avec les anciens, et la teinte particulière qu'il a reçue, tant du génie de son auteur que des fictions et des idées adoptées de son temps.

Analyse de l'Orlando furioso.

Nous avons suivi dans leur développement successif les idées de ces fictions poétiques, depuis l'époque où elles amusaient le peuple dans les places publiques et dans les rues, jusqu'au temps où le Bojardo, y ajoutant des inventions plus riches et plus élégantes, mettant plus de décence dans les mœurs que le Pulci, plus d'art et de grandeur dans son plan, plus de gravité dans ses pensées et dans son style, donna le premier type de ce que devait être le roman épique, et ne laissa plus qu'un pas à faire pour le porter à sa perfection. Ce pas était encore immense; l'Arioste était destiné par la nature à le franchir. Le tableau de sa vie et de ses études nous a fait voir tout ce qu'une excellente culture avait ajouté à ses dispositions naturelles, par quels degrés il fut conduit à cette grande entreprise, la position où il était quand il la forma, ce qui détermina le choix de son sujet, et le but qu'il se proposa dans la contexture et dans la disposition de sa fable. Ce fut de célébrer l'origine de la maison d'Este. Heureuse maison, que rendirent fameuse les deux plus grands poëtes de l'Italie, mais qui paya d'ingratitude ceux à qui elle dut une partie de sa gloire, comme pour apprendre à jamais aux poëtes le fond qu'ils doivent faire sur la faveur des grands!