[Note 582: ][(retour) ] Le Tasse, c. I, st. 3.
Le Tasse, dit avec raison Voltaire[583], fait voir, comme il le doit, les croisades dans un jour entièrement favorable. «C'est une armée de héros qui, sous la conduite d'un chef vertueux, vient délivrer du joug des infidèles une terre consacrée par la naissance et la mort d'un Dieu. Le sujet de la Jérusalem, à le considérer dans ce sens, est le plus grand qu'on ait jamais choisi. Le Tasse l'a traité dignement; il y a mis autant d'intérêt que de grandeur. Son ouvrage est bien conduit; presque tout y est lié avec art: il amène adroitement les aventures: il distribue sagement les lumières et les ombres. Il fait passer le lecteur des alarmes de la guerre aux délices de l'amour, et de la peinture des voluptés il le ramène aux combats; il excite la sensibilité par degrés, il s'élève au-dessus de lui-même de livre en livre, etc.» Un pareil éloge, donné par un maître de l'art, contrebalance bien des critiques, et il n'est pas difficile de prouver qu'il n'a rien de faux ni d'outré.
[Note 583: ][(retour) ] Essai sur la Poésie épique, ch. VII.
En prenant pour sujet un fait historique, le Tasse n'oublia point que la fiction n'est pas seulement un des ornements du poëme épique, mais qu'elle en est l'ame, l'essence, qu'elle est la qualité intrinsèque et distinctive qui le différencie de l'histoire. Il créa une machine poétique ou du merveilleux tiré de la religion qui avait fait entreprendre la conquête qu'il voulait célébrer, et d'une autre source où tant de poëtes avaient puisé avant lui, qu'elle était devenue en quelque sorte une mythologie populaire, presque aussi généralement accréditée dans les esprits, ou du moins aussi connue que la religion même, je veux dire la magie. Il n'y en avait point, on le sait bien, au temps de cette croisade[584]; d'autres folies, ou d'autres sottises régnaient alors, et l'on y voyait ni imposteurs qui se prétendissent magiciens, ni peuples trompés qui y crussent; mais les premiers poëtes épiques, ayant adopté ces inventions du Nord[585], les avaient si communément employées, y avaient si bien familiarisé les esprits, que l'anachronisme était effacé en quelque manière par l'habitude et par la popularité. Dieu et les intelligences célestes, ministres de ses ordres, furent donc dans le poëme du Tasse les agents surnaturels, protecteurs de la sainte entreprise; les anges de ténèbres dont elle contrariait les desseins, furent chargés d'y mettre obstacle: la baguette des enchanteurs suscita contre les guerriers de Dieu le désordre des éléments et les orages des passions; en un mot, l'Éternel et ses anges d'un côté, les démons et les magiciens de l'autre, formèrent ce merveilleux qui dans l'épopée dirige le cours des événements, tandis que dans l'histoire, ils sont l'effet immédiat, quelquefois de la prudence, et trop souvent de la folie, ou de la perversité humaine.
[Note 584: ][(retour) ] A la fin du onzième siècle.
[Note 585: ][(retour) ] Voyez ci-dessus, ch. III.
Et remarquez un avantage qu'a le sujet de ce poëme sur ceux des deux anciens modèles du poëme épique. Dans l'Iliade, le malheureux roi Priam défend sa ville; c'est un très-bon roi, un respectable père de famille, mais seulement trop faible pour l'un de ses enfants. Les malheurs qu'il éprouve n'ont aucune proportion avec cette seule faute de sa vieillesse. Dans l'Énéide, le jeune et brave Turnus défend sa maîtresse qu'un étranger veut lui enlever, et son pays que cet étranger veut envahir. Il succombe, mais avec gloire, dans cette entreprise digne d'un amant et digne d'un roi. Il y a donc dans ces deux ouvrages un fond d'intérêt pour les vaincus, qui diminue celui que l'on peut prendre aux vainqueurs. Dans la Jérusalem délivrée, au contraire, l'armée chrétienne marche à une conquête que sa foi lui commande; elle va délivrer le tombeau de son Dieu; et de plus, le roi quelle attaque est un vieux tyran soupçonneux et cruel, haï de ses sujets, et que l'on voit par conséquent avec plaisir tomber du trône. Tout l'intérêt est donc du côté des chrétiens et de Godefroy qui les conduit.
L'action est à peine commencée, que le conseil infernal s'assemble. Le grand ennemi donne ses ordres aux compagnons de son crime et de sa chute. Ils partent pour les exécuter et se répandent dans des régions diverses, où ils se mettent à fabriquer des piéges et des obstacles nouveaux, à déployer enfin toutes les ruses de l'enfer. Le plus savant de ces mauvais génies est celui qui inspire le magicien Hidraot, roi ou tyran de Damas. Hidraot a dans sa nièce Armide une habile et dangereuse élève, la beauté la plus parfaite de l'Orient, et qui n'ignore aucun des secrets, ni de la magie, ni de son sexe. Il l'envoie dans le camp des chrétiens, après lui avoir donné ses instructions. Dès qu'elle paraît, le camp est en feu. Elle en sort conduisant à sa suite l'élite des chefs de l'armée qu'elle fait ses captifs, et qui sont jetés dans les enfers. Renaud seul lui a résisté. Il a fait plus, il a délivré ses prisonniers envoyés par elle en Égypte sous une escorte qu'elle croyait sûre. Cette insulte irrite son orgueil. Elle ne respire plus que la vengeance. Elle dresse à Renaud des embûches, où elle réussit à l'attirer. Ce ne sont point des chaînes qu'elle lui destine, c'est un poignard, c'est la mort. Mais au moment de frapper, la beauté de Renaud la touche, la désarme, l'enflamme: elle se sert de son art pour l'emmener aux extrémités du monde. Elle ne veut plus de cet art terrible que pour l'enchanter, pour l'enchaîner dans ses bras, pour le retenir auprès d'elle par les nœuds de l'amour et du plaisir.
Dans le reste de cette fable ingénieuse, Armide intéresse parce qu'elle aime, parce que jeune, belle et devenue sensible, elle est abandonnée et malheureuse; bien supérieure en cela au modèle que le Tasse s'était visiblement proposé, à l'Alcine de l'Arioste, à cette vieille fée décrépite et lascive, qui ne livrait à ses amants qu'une enveloppe trompeuse, et cachait sous de jeunes formes les ravages les plus horribles du libertinage et du temps.
D'autres démons emploient d'autres moyens. Le plus remarquable est l'enchantement de la forêt d'où les chrétiens tiraient du bois pour leurs machines de guerre, moyen adroitement lié à l'action du poëme, comme nous le verrons bientôt: un effroyable orage, qui arrache la victoire des mains de l'armée chrétienne, et la force de rentrer dans son camp; la discorde qui s'y élève au faux bruit de la mort de Renaud, et quelques autres incidents qui retardent la prise de la cité sainte, sont les principaux ressorts que font jouer les ennemis de l'homme pour obéir à leur chef. S'ils n'avaient rien fait de mieux dans ce poëme, on s'en serait moqué avec quelque raison; mais l'enchantement de la forêt est quelque chose; les enchantements du palais d'Armide sont encore plus, et demandent eux seuls grâce pour toutes les œuvres infernales qui se trouvent dans la Jérusalem.