Après quelques rencontres épisodiques, ils arrivent aux environs de Naples, au palais de Courtoisie[710]; ils subissent l'épreuve de la barque enchantée, et se montrent dignes d'être mis au nombre des chevaliers loyaux et courtois[711]. Ils trouvent ensuite au bord de la mer, une troupe nombreuse qui préparait dans une vaste et superbe tente un sacrifice, à la manière des peuples d'Asie, devant une statue qui représente une jeune dame d'une beauté parfaite. Renaud reconnaît bientôt cette figure charmante; c'est celle de Clarice, le chef de cette troupe est Francard, roi d'Arménie, qui rend un culte d'adoration au portrait de celle dont il a fait demander la main. Il voit les deux chevaliers s'arrêter devant sa tente; il veut qu'ils descendent de cheval, qu'ils adorent avec lui cette image, et qu'ils confessent que lui seul est digne d'en posséder l'original. Renaud peu disposé à un pareil aveu, l'est bien moins encore quand il a su le nom de cet insolent roi. Un défi est sa réponse. Francard est tué par Florindo; Chiarello, autre roi sarrazin qui combattait toujours accompagné et défendu par un lion, est tué par Renaud; tout le reste de la troupe est vaincu, terrassé, blessé, dispersé. Renaud s'empare de la belle statue, la place sur un cheval, et parcourt avec elle et son ami, une partie de l'Asie[712].
[Note 710: ][(retour) ] C. VII.
[Note 711: ][(retour) ] Ils apprennent auparavant ce que c'est que ce palais, par qui il a été bâti, et voient dans une suite de portraits prophétiques, des héros et des héroïnes qui auront un jour au plus haut degré le don de courtoisie. C'est là que le jeune poëte brûla son premier grain d'encens pour la maison d'Este, pour le duc Alphonse II, pour Lucrèce sa sœur, etc. (C. VIII, st. 7 et 14.)
[Note 712: ][(retour) ] C. VIII, st. 7 et 14.
Ils trouvent au milieu d'une plaine riante et fleurie, de jeunes beautés rassemblées autour d'une dame plus belle encore, et qui semble être leur reine, escortées par une troupe de guerriers de haute apparence. Cette dame leur envoie demander s'ils veulent s'éprouver contre ses chevaliers; ils acceptent, après avoir appris qu'elle est reine de Médie, qu'elle se nomme Floriane, et qu'elle n'a point encore subi le joug de l'hymen. Les guerriers mèdes ont le sort de tous les autres, et ne peuvent résister, ni à Renaud, ni à Florindo.
Floriane témoin de leur défaite, loin de sentir ou de la colère, ou de l'effroi, trouve que Renaud surtout les renverse et les tue de si bonne grâce, qu'elle y prend beaucoup de plaisir. Elle désire vivement de savoir si sa beauté répond à sa force et à sa valeur. Le dernier chevalier qu'il abat rompt de la pointe de sa lance les liens qui attachent le casque du jeune paladin; le casque tombe, et Renaud paraît dans tout l'éclat et toute la fraîcheur de la jeunesse. La pauvre reine ne résiste plus; et le poëte, sans doute pour la justifier, fait dans trois octaves un portrait de la beauté mâle de son héros, qui prouve que si Floriane était un peu prompte à s'enflammer, elle était du moins connaisseuse[713]. Elle emmène dans son palais Renaud et son ami, leur donne un magnifique repas, et fait asseoir Renaud auprès d'elle. Là, le jeune Tasse, tout rempli de son Virgile, ne manque pas de faire de cette reine une seconde Didon; Renaud lui raconte ce qu'il avait fait, encore enfant, pour venger l'honneur de sa mère, et ses premiers exploits contre la maison de Mayence, et d'autres aventures dont le récit touche de plus en plus Floriane, comme ceux d'Enée touchaient la reine de Carthage. Les progrès sont les mêmes, les profonds soucis, le feu caché, et le reste[714]. Elle a une vieille nourrice qui lui tient lieu de la sœur Anne, et qui, ayant reçu ses confidences, lui conseille de même de céder à ce coup du sort. Didon céda; comment Floriane aurait-elle résisté? Mais au lieu de la partie de chasse, de l'orage, et de la grotte où Enée et Didon se retirent ensemble, la scène se passe dans un jardin charmant; Floriane y cueillait des fleurs, en pensant à Renaud, et disait en soupirant: Cher Renaud, quand pourrai-je éteindre dans tes baisers le feu de mes désirs[715]? Renaud survient dans ce moment: il apporte, comme on peut croire, la réponse à cette question; mais le disciple de Virgile a du moins profité de l'exemple de son maître. Il laisse tout deviner, ou sauve tout par l'intervention, à d'autres égards déplacés, d'une déesse. Ce n'est pourtant pas Junon qu'il fait intervenir, c'est Vénus; et si on lui permet cette licence mythologique, en un pareil sujet, on trouvera de la grâce dans l'image et dans l'expression. «Vénus rit dans les cieux[716]; elle verse libéralement sur eux ses délices; et peut-être le plaisir de ces jeunes gens éveilla-t-il dans son cœur une subite et douce envie; peut-être eût-elle changé, ce jour-là, son état, tout divin qu'il est, pour celui de Floriane».
[Note 713: ][(retour) ] C. IX, st. 15, 16 et 17.
Ma il cieco mal nutrito ogn'hor s'avanza
Tal che' ella a morte corre e si disface, etc. (St. 64.)
[Note 715: ][(retour) ] St. 78.
Rise Venere in cielo, e i suoi diletti
Versò piovendo in lor larga e cortese;
E forse del piacer de' giovinetti
Subita e dolce invidia il cor le prese,
Tal che quel giorno il suo divino stato
In quel di Floriana havria cangiato. (St. 80.)