Renaud avait à peine entendu ce récit, qu'il s'était déjà élancé, vers le port voisin, de toute la rapidité de son coursier. Florindo le suit. Un troisième se joint à eux, qui fournit à Renaud une nouvelle armure, à Florindo un cheval de bataille. C'est Maugis qui ne perd pas de vue son cousin, et qui lui prête en cette occasion le double secours de son art et de son bras. Bientôt ils rencontrent en effet Mambrin, sa troupe et sa belle prisonnière. Ils les attaquent avec une fureur qui ne leur donne pas le temps de se reconnaître. Les Sarrazins les plus braves tombent sous leurs coups; Mambrin lui-même est tué par Renaud, après un combat long et sanglant. Clarice est délivrée; son amant peut enfin s'expliquer avec elle, et la convaincre de sa foi. Maugis leur rend un dernier service. Sa baguette fait naître tout à coup un palais enchanté, où ils sont reçus avec toutes les recherches du goût et de la magnificence. Maintenant qu'ils s'entendent bien, et qu'un désir égal les attire l'un vers l'autre, il leur conseille de ne pas attendre davantage. Ce conseil leur paraît fort bon, et le poëte met à contribution l'astre des nuits, Vénus et le Dieu d'hymen pour dire poétiquement comment ils le suivirent.

Il termine par un épilogue qui n'est pas sans intérêt. On y trouve d'abord l'époque et presque la date de son poëme. «Ainsi, dit-il, je célébrais en me jouant les ardeurs de Renaud et ses douces souffrances, lorsque encore dans le quatrième lustre de mes jeunes années je pouvais dérober un jour à d'autres études, où j'étais soutenu par l'espérance de réparer les maux que m'a faits la fortune; études ingrates dont le poids m'accablait, et dans lesquelles je languissais, inconnu aux autres et à charge à moi-même[722]:» Il s'adresse ensuite au cardinal Louis d'Este, à qui son poëme est dédié; puis à son ouvrage même, et lui souhaite une destinée heureuse. La dernière strophe contient l'expression touchante de sa docilité pour un grand poëte et de sa tendresse pour un bon père. «Va, dit-il à son livre, trouver celui qui fut choisi par le ciel pour me transmettre la vie; c'est par lui que je parle, que je respire, que j'existe: s'il y a en moi quelque chose de bon, c'est à lui que je le dois[723]. De ce regard perçant dont il pénètre, à travers l'écorce des choses, jusqu'à leur centre, il verra tes défauts que mes yeux faibles et peu clairvoyants m'ont cachés. Il te corrigera, autant que cela est possible, de cette main qui ajoute maintenant de la prose véridique aux fictions de la poésie; il te donnera enfin la beauté qui manque à tes vers.»

[Note 722: ][(retour) ] St. 90.

[Note 723: ][(retour) ]

Io per lui parlo e spiro e per lui sono,

E se nulla hò di bel, tutto è suo dono, etc.

Imitation heureuse de ce vers d'Horace:

Quod spiro et placeo, si placeo, tuum est.

Horace le dit à sa muse; il est bien plus touchant d'entendre le Tasse le dire à son père.

Tel est en abrégé le plan de cette première production épique du Tasse. On voit que l'auteur s'y était proposé d'observer la règle de l'unité; mais on voit en même temps que cette règle est peu applicable aux sujets romanesques, et qu'il y a eu autant de goût que de génie à créer pour ces sortes de sujets un genre particulier d'épopée. Pour qu'un poëme héroïque où l'unité et les autres règles de l'art sont observées, intéresse, il faut que l'intérêt soit d'abord dans le sujet même. Le succès de la guerre de Troie, l'établissement d'Enée en Italie, la conquête du tombeau du Christ faite par des chrétiens, sont des sujets qui portent leur intérêt en eux-mêmes, et qu'il ne s'agit que de développer et d'embellir. Mais Renaud épousera-t-il ou non Clarice? Voilà tout le sujet du poëme qui porte son nom, et l'unité importe peu quand le fait auquel elle conduit a si peu d'importance.

Quant au style, il est peu formé, plus simple, moins affecté, mais aussi bien moins poétique, que ne le devint ensuite celui du Tasse. Il y a cependant déjà de l'harmonie, un heureux tour de phrase, une bonne construction de l'octave, de l'éloquence dans les discours, de l'abondance dans les descriptions, les comparaisons et les images. C'était beaucoup moins bien que le Tasse, mais beaucoup mieux que tous les insipides imitateurs de l'Arioste; c'était le lever déjà brillant d'un astre poétique, dont la Jérusalem délivrée marque le brûlant midi, et la Jérusalem conquise le déclin. Il ne tint cependant pas au Tasse que le premier de ces deux poëmes ne descendît du rang où la juste admiration des hommes l'a placé, et que le second n'y montât; mais ce ne fut jamais que dans son propre jugement que cette révolution fut faite; le jugement de la postérité, qui fait seul les révolutions durables, n'a point ratifié le sien. Nous avons vu dans sa Vie tout ce qui regarde le projet et la composition de sa Jérusalem conquise; il reste à faire connaître brièvement les principales différences qui existent entre ce poëme et le premier.

Le changement qu'on aperçoit d'abord, est celui de l'Invocation; elle n'est plus adressée à cette Muse qui n'a point sur l'Hélicon le front ceint d'un laurier périssable, etc., mais aux Intelligences célestes et à celui qui est leur chef; qui dans leurs courses, lentes ou rapides, porte devant elles un flambeau lumineux et brillant d'or. «Venez, leur dit-il, m'inspirer des pensées et des chants qui me rendent digne du laurier toscan, et que le son éclatant de la trompette angélique fasse taire celle qui retentit aujourd'hui[724].» Par-là, il entend sa Jérusalem délivrée, qu'il avait entrepris, mais heureusement en vain, de faire oublier. On ne voit plus ici cette belle comparaison imitée de Lucrèce: Così a l'egro fanciul, etc. On l'avait beaucoup critiquée, et peut-être avec raison sous certains rapports; mais il y a une assez bonne réponse à ces critiques, c'est que tout le monde la sait par cœur.

[Note 724: ][(retour) ]

E d'angelico suon canora tromba

Faccia quella tacer c'hoggi rimbomba. (C. I, st. 3.)

Ce n'est plus au duc Alphonse que la dédicace est offerte. Eh! comment la main du Tasse, après avoir été pendant sept ans injustement captive par ordre de ce duc, aurait-elle tracé de nouveau cette belle et touchante invocation, qui n'avait pu briser ses fers[725]? C'est au cardinal Cinthio que celle du nouveau poëme est adressée, à ce neveu du pape Clément VIII, qui fut plus constant dans son amitié qu'Alphonse, et qui ne donna jamais lieu au Tasse de regretter l'hommage qu'il lui avait rendu.

[Note 725: ][(retour) ] Tu magnanimo Alfonso, etc. Voy. ci-dessus, p. 255.