Un autre poëte dont le génie fut aussi original peut-être, mais le goût moins extravagant et la vie mieux réglée, c'est Grazzini, surnommé le Lasca; entre ses nombreux ouvrages, on trouve un petit poëme burlesque, qui, ayant rapport à des circonstances de sa vie, m'oblige d'en placer ici la notice, quoiqu'elle pût être mieux avec celles des poëtes comiques, ou des satiriques, comme la notice du Berni.

Anton Francesco Grazzini, naquit à Florence en 1503[815], d'une famille noble, originaire du village de Staggia, dans le Val d'Elsa, à vingt-cinq milles de Florence, sur le chemin de Rome. Ses ancêtres y étaient connus depuis le treizième siècle. On ignore sous quel maître Anton Francesco fit ses premières études. On croit qu'il fut, dans sa jeunesse, placé chez un apothicaire, profession, au reste, qui s'allie très-bien avec l'étude de quelques sciences, et même qui l'exige. Le jeune Grazzini joignit des études littéraires et philosophiques à celles de sa profession. Il paraît qu'il ne la suivit pas long-temps, et rien ne prouve qu'il l'exerçât encore lorsque sa réputation dans les lettres commença. Ce fut sans doute de bonne heure, car elle était assez bien établie à l'âge de trente-sept ans pour qu'il pût être un des fondateurs de l'académie de Florence[816]. Cette société prit d'abord le nom d'académie des Humides, et chacun de ses fondateurs s'en donna un, selon l'usage, qui avait rapport à l'humidité ou à l'eau. Grazzini choisit celui de Lasca, ou du petit poisson qu'on nomme en français le dard, et dans quelques provinces la vaudoise. Sa devise fut une Lasca, un dard s'élevant hors de l'eau, et un papillon volant au-dessus. Il voulut désigner par là le caractère capricieux et bizarre de son esprit. Ce poisson, en effet, s'élance souvent hors de l'eau comme pour prendre des papillons, qui sont l'emblème des caprices et des lubies de la fantaisie humaine. Dès la naissance de l'académie, le Lasca en fut nommé chancelier, ce qui prouve la part qu'il avait prise à sa création et la considération dont il y jouissait. Quand cette académie reçut, quelques mois après, du grand-duc, le titre de Florentine[817], il en fut choisi provéditeur, et cette dignité lui fut conférée dans la suite jusqu'à trois fois.

[Note 815: ][(retour) ] Le 22 mars.

[Note 816: ][(retour) ] 1er novembre 1540.

[Note 817: ][(retour) ] Février 1541.

Cependant le nombre des académiciens s'étant accru considérablement, les nouveaux, au lieu de conserver pour les fondateurs les égards qui leur étaient dus, firent, sans les consulter, règlements sur règlements, multiplièrent les formes et les entraves, pour l'ordre des lectures, pour la censure des ouvrages destinés à l'impression, et pour d'autres objets qui devinrent à charge aux anciens. Le Lasca, plus indépendant qu'un autre, eut plus de peine à s'y conformer, ou plutôt il le refusa nettement, et ayant persisté dans son refus comme les académiciens dans leur exigence, il fut exclus[818] enfin de l'académie qu'il avait fondée. Son talent lui restait tout entier; il ne le laissa point oisif à cette époque; des comédies plaisantes, des poésies satiriques où l'académie, comme on peut croire, n'était pas oubliée, et le petit poëme de la Guerra de' Mostri, se succédèrent rapidement. Il recueillit aussi et publia les poésies burlesques du Berni et d'autres poëtes de ce genre. Il en fit autant des sonnets du Burchiello, et des chansons si connues sous le titre de Canti Carnascialeschi, ou chants du carnaval[819]. La publication de ces chants lui attira, de la part des académiciens de Florence, de nouvelles chicanes, dans lesquelles il serait long et tout à fait inutile d'entrer.

[Note 818: ][(retour) ] Vers le commencement de 1547.

[Note 819: ][(retour) ] Voyez ce que nous en avons dit dans cette Histoire littéraire, t. III, p. 504 et 505.

Il aurait dû être dégoûté de fonder des académies. Ce fut cependant lui qui eut la première idée de celle qui prit, quelque temps après sa création, le titre de la Crusca[820]; l'objet du Lasca et des autres fondateurs fut le perfectionnement et la fixation de la langue toscane. Tous les autres membres de cette société nouvelle ayant pris, comme nous l'avons vu ailleurs, des surnoms relatifs à la farine et à la boulangerie, Grazzini seul ne voulut point changer son premier nom académique. Il continua de s'appeler le Lasca dans cette académie comme dans l'autre, prétendant au surplus être en règle, puisque l'on enfarine les dards ou les vaudoises pour les cuire.

[Note 820: ][(retour) ] Vers l'an 1550.