On en peut dire autant d'un poëme qu'on ne sait trop si l'on doit ranger parmi les épopées romanesques ou parmi les épopées héroïques, mais que l'on peut mettre avec certitude au nombre des ouvrages ennuyeux; c'est l'Ercole de J.-B. Giraldi[203]. Ce laborieux écrivain, qui fit des tragédies en vers[204], des nouvelles en prose, des poésies lyriques, un traité sur les romans, etc.; voulut aussi cueillir le laurier épique. Dans un temps où la chevalerie était le seul sujet à la mode, on peut demander pourquoi il en choisit un mythologique, et parmi tous les sujets que la fable pouvait lui fournir, pourquoi il préféra celui d'Hercule. Il était de Ferrare et secrétaire du duc Hercule II; ce fut probablement ce qui le décida, espérant bien trouver l'occasion de faire des rapprochements qui pourraient flatter son altesse. Il n'y manqua pas en effet, et surtout il fit descendre en ligne directe, dans son treizième chant, l'Hercule de Ferrare de l'Hercule Thébain. Du reste, il ne donna la préférence à aucun des exploits ou des travaux d'Alcide; tous lui parurent également dignes d'admiration et de louanges; il voulut les célébrer tous, et conduire son héros depuis le berceau jusqu'au bûcher[205]. Il avait, pour cela, distribué sa matière en cinquante chants, mais il resta en chemin et n'alla pas au-delà du vingt-sixième.
[Note 203: ][(retour) ] Il y eut pourtant deux éditions de ce poëme; la première intitulée: Dell'Hercole di M. Giovan Battista Giraldi Cinthio nobile Ferrarese, etc., sans nom de lieu ni d'imprimeur, et sans date, in-4º.; la seconde à Modène, chez Galdini, 1557, in-4º.
[Note 204: ][(retour) ] C'est en parlant de ses tragédies, dans le volume VI de cet ouvrage, que je dirai le peu que l'on sait de sa vie.
E ciò comincierò sin da le fasce,
Che da le fasce Hercol mostrò quel ch'era,
Perc' huom simile a lui, fin quando nasce,
Indicio dà de la natura altiera.
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
Quindi è ch' io non mi vò fermar sovr'una
Sola attion di questa nobil alma,
Che tra le ilustri non ne trovò alcuna
Che di lauro non sia degna e di palma.
(C. I, st. 2 et 3.)
Rien de plus régulier que son plan, car il fait avancer de front la vie de son héros et son poëme; l'action n'est pas une, mais toutes les actions étant celles d'un seul héros, elles sont ainsi ramenées à l'unité. Cependant la forme romanesque d'un prologue au commencement de tous les chants, et d'un adieu à la fin, lui parut si généralement adoptée, qu'il n'osa s'en écarter; et sans qu'il y ait rien dans le reste de son ouvrage qui ait aucun rapport avec le roman épique, il lui donna du moins celui-là. Mais si ce fut pour les inventeurs de cette forme agréable, et surtout pour le poëte qui l'avait perfectionnée, un moyen de se varier et de plaire, et si Giraldi eut en l'adoptant la même intention, il n'eut point le même succès. Il est fort indifférent qu'il interrompe son récit ou qu'il le continue, puisqu'on est arrêté, dès le premier chant, par l'impossibilité de s'y intéresser et de le suivre.
On en pourrait encore dire presque autant de l'Avarchide du célèbre Alamanni. J'ai dit dans la Vie de ce poëte que ce fut l'ouvrage de sa vieillesse; aussi n'y voit-on ni verve ni chaleur. Ce n'est pas dans les détails seulement, comme le Trissino, qu'il s'efforce d'imiter l'Iliade, c'est dans le plan et dans la contexture entière de son poëme. Ses héros sont le roi Artus, Lancelot, Tristan et les autres chevaliers de la Table ronde; il les fait agir et parler comme Agamemnon, Achille, Ajax et les autres chefs de la Grèce. Lancelot est amoureux de Clodiane, fille de Clodasse, roi d'une partie des Gaules. Gaven, roi d'Orcanie, la lui dispute. Artus assiége Clodasse dans la ville d'Avarcum ou plutôt d'Avaricum, ancien nom de la ville de Bourges. La rivalité de Lancelot et de Gaven retarde les progrès du siége. Tristan se déclare pour Gaven contre Lancelot. Ils se querellent et s'injurient dans un conseil. Lancelot sort du conseil, furieux comme Achille. Il va se plaindre à la magicienne Viviane sa mère, qui le console comme Thétis. Par le conseil de Viviane, il se retire avec Galehault son ami, et avec leurs troupes. Ils forment un petit camp séparé, et ne veulent plus prendre part à la guerre. Le vieux roi Clodasse, enfermé dans la ville, est entouré de sa nombreuse famille comme Priam, et secouru par des alliés puissants. Il a perdu plusieurs de ses fils; mais la retraite de Lancelot donne aux assiégés des avantages dont ils profitent. Les batailles se multiplient. Les Bretons sont vaincus et réduits presque aux abois, sans que Lancelot, qu'Artus a essayé de flétrir, veuille sortir de son camp. Mais son ami Galehault a la même impatience que Patrocle, combat et périt comme lui de la main du plus redoutable des fils de Clodasse. Alors Lancelot reprend les armes, venge son ami, remplit de deuil la famille de Clodasse, et force à capituler la ville d'Avarcum.
Tous les événements particuliers du siége sont aussi fidèlement calqués sur les particularités du siége de Troie; caractères pour caractères, discours pour discours, combats pour combats; rien n'y manque, si ce n'est l'essor poétique, la force et la vie. Il est impossible de lire vingt-quatre chants entiers de cette contrefaçon servile, remplis d'ailleurs de noms obscurs et barbares, qui s'opposent à toute harmonie dans les vers, comme le système général du poëme s'oppose à toute espèce d'intérêt.
L'auteur prit le titre d'Avarchide de l'ancien nom de la ville assiégée, comme le nom de l'Iliade est formé de celui d'Ilium. Peu de Français, en voyant ce titre d'Avarchide, devinent que le sujet qu'il annonce est le siège de Bourges en Berri. Quoique l'Alamanni eût prouvé par son poëme didactique de la Coltivazione qu'il excellait dans le vers libre, il ne crut pas, comme le Trissino, devoir adapter cette forme de vers à la poésie héroïque, et il mit l'Avarchide en octaves, comme il y avait mis le Giron cortese. Ce qui l'y détermina sans doute, ce fut de voir combien l'Italia liberata était peu lue; mais l'Avarchide, quoiqu'en octaves, ne l'est pas et ne peut pas l'être davantage.
Elle ne parut qu'après la mort de son auteur, la même année que l'Alamanna[206]. Deux ans auparavant Francesco Bolognetti, sénateur bolonais, avait public, aussi en octaves, les huit premiers chants d'un poëme héroïque intitulé: Il Costante, auquel il travaillait depuis quinze ans, et qui fut reçu avec de grands éloges par tout ce qu'il y avait alors de plus distingué dans les lettres. On comparait l'auteur au Trissino et à l'Alamanni. Quelqu'un[207] alla même jusqu'à le comparer à l'Arioste, et à écrire positivement qu'il reconnaissait bien dans l'Arioste un plus heureux naturel, mais non pas plus de culture ni plus d'art. La fortune très-différente de l'Orlando et du Costante prouverait seule combien tout l'art et toute la culture du monde sont peu de chose sans un naturel heureux, c'est-à-dire sans le génie.
[Note 206: ][(retour) ] 1567.