Son fils Primaléon ne fit pas de moins belles choses. Le nom de sa maîtresse n'était pas beaucoup plus heureux; mais Gridonie avait autant de beauté qu'en avait eu Polinarde, et Primaléon fit pour l'obtenir tout ce que l'amour et la valeur faisaient alors entreprendre. Devenu son époux, il gouverna long-temps la Grèce sous les ordres de Palmerin son père, soutint l'honneur de sa couronne dans des guerres terribles, qu'il parvint à terminer heureusement; et, devenu héritier de son trône, il le fut aussi de sa gloire.
Tel est, en peu de mots, le sujet de ces deux poëmes, dont les embellissements sont, comme à l'ordinaire, de grands combats, des tournois, des dragons, des géants, des enchantements et des fées. Ils méritent peu qu'on s'y arrête; et, soit par les vices du sujet même, soit par la faute du poëte, on parle peu de Palmerin et de Primaléon, et on les lit peut-être encore moins.
Quoique les sujets de tous ces poëmes puissent être appelés imaginaires, il en est cependant à qui l'on peut plus strictement donner ce nom, parce qu'ils ne roulent sur aucune tradition, même romanesque, mais sur des aventures particulières et des histoires d'amour prises dans la vie commune, et qui sont le plus souvent de pure invention. Tel est celui de Gaspard Visconti, poëte lyrique de quelque réputation au quinzième siècle[18], que l'on joint ordinairement à l'Unico, au Notturno, à l'Altissimo, pour marquer dans l'histoire de la poésie une époque de décadence. Il raconta en huit livres, et en ottava rima, les amours de Paul Visconti, son parent, avec une belle Daria[19], qui n'est connue que par ce poëme, et par conséquent ne l'est guère, attendu qu'on le lit peu.
[Note 18: ][(retour) ] Il était de Milan, et en faveur auprès du duc Louis Sforce et de la duchesse Béatrix. Ses poésies sont intitulées; Rime del magnifico messer Gasparo Visconti, Mediolani, 1493, in-4º.
[Note 19: ][(retour) ] De dui Amanti, poema di Gasparo Visconti, Milano, 1492, in-4º.; 1495, idem.
On lit un peu davantage, et du moins par curiosité, un autre roman du même genre, dont le titre est Philogine; le sujet, les amours d'Adrien et de Narcise[20]; l'auteur, Andrea Bajardo ou Bajardi. C'était un gentilhomme parmesan, qui se distingua dans sa jeunesse par son adresse et par sa force dans les tournois et dans tous les exercices chevaleresques, et qui fut capitaine d'une compagnie d'hommes d'armes sous notre roi Louis XII. Il le suivit en France, vécut à sa cour, et fut honoré à Paris, par ordre du roi, d'une couronne de laurier.
[Note 20: ][(retour) ] Voici le titre entier: Libro d'arme e d'amore nomato Philogine, nel qual si tratta d' Hadriano e di Narcisa, delle giostre e guerre fatte per lui e de molte altre cose amorose e degne: composto per il magnifico cavaliero messer Andrea Bajardo da Parma, etc., Parma, 1508, in-4º.--Vinegia, 1530,--Ibid., 1547.
Ce brave chevalier cultivait les lettres et surtout la poésie. Il avait aussi composé en prose un traité de l'œil, un autre de l'esprit, et un roman dont la trompe ou le cor de Roland était le sujet. Un recueil de ses sonnets qui courait manuscrit[21], ayant été lu par une dame à qui sans doute il ne pouvait rien refuser, elle voulut absolument qu'il composât un traite ou un roman d'amour, où il pût mettre en action les sentiments répandus dans ce recueil de poésies. Ce fut pour lui obéir, qu'il écrivit ce poème. Il l'intitula Philogine, c'est-à-dire ami des femmes. Sous le nom d'Adrien et de Narcise, il y raconta ses premières amours. Adrien, jeune guerrier d'une haute naissance, étant à l'église, par un beau jour de la Pentecôte, y voit Narcise, belle et très-aimable veuve du vingt ans. Elle le voit aussi. L'amour naît entre eux de ce premier regard. Les tourments qu'ils ont à souffrir, les obstacles à vaincre, les ruses des serviteurs qu'ils emploient, les doux entretiens qu'ils se procurent, les faits d'armes qu'Adrien entreprend pour sa maîtresse, enfin tous les petits ou grands accidents qui peuvent naître dans une intrigue amoureuse, et qui se terminent par l'union désirée des deux amants, forment toute la matière du poëme.
[Note 21: ][(retour) ] Ils ont été imprimés à Milan en 1756, par Fr. Fogliazzi, avec des Mémoires sur la vie de l'auteur.
Il est divisé en deux livres, mais à l'imitation du Roland amoureux, chacun de ces livres est subdivisé en chants; le premier en contient sept, et le second cinq. Chacun des chants commence, ainsi que le premier, par une invocation à Vénus. Il n'y en a qu'une dans Lucrèce, mais Vénus dut en être plus contente que des sept invocations de Bajardi. Tous ses chants se terminent, non par deux ou trois vers, comme dans la plupart des autres poèmes romanesques, mais par une octave entière, où il annonce que sa narration est interrompue et qu'il la reprendra le lendemain. Le style de ce poëte est simple et clair, mais dépourvu de grâce, de force et de coloris.