Ce qu'il y a de bien étonnant, c'est que ce génie poétique était toujours le même. Il en donna une preuve frappante en arrivant à Urbin. Le duc était à la campagne. Le Tasse lui écrivit de son palais même; et en attendant la réponse, il commença une grande canzone, que l'on trouve dans ses Œuvres, et qui commence par ces deux vers:

O del grand' Apennino

Figlio picciolo sì, ma glorioso.

Ce fils de l'Apennin est le petit fleuve Metauro qui coule dans le duché d'Urbin: le poëte dit qu'il vient se reposer à l'ombre du grand chêne que ce fleuve arrose, désignant par-là le duc lui-même qui portait cet arbre pour armoirie. Sous cette ombre hospitalière et sacrée, il espère échapper enfin aux coups de cette cruelle déesse que l'on dit aveugle, et dont il veut en vain se cacher; qui le poursuit sur les monts, dans les plaines, la nuit, le jour; qui paraît avoir autant d'yeux pour le voir que de traits pour le blesser.

Cette première strophe est toute poétique: les deux suivantes sont toutes de sentiment, mais d'un sentiment si vrai, si naturellement, et cependant toujours si poétiquement exprimé, que je ne connais rien dans toute la poésie italienne, peut-être même dans Pétrarque, que l'on puisse mettre au-dessus. Il y retrace les malheurs qui l'ont assailli dès son enfance. «Hélas, dit-il, depuis le premier jour que je respirai l'air et la vie, que j'ouvris les yeux à cette lumière qui ne fut jamais sereine pour moi, cette déesse injuste et cruelle me prit pour son jouet et pour le but de ses traits. Je reçus d'elle les blessures que la plus longue vie pourrait à peine guérir. J'en atteste la glorieuse Syrène, près du tombeau de laquelle fut placé mon berceau[311]; et pourquoi, dès la première atteinte, n'y eus-je pas aussi mon tombeau! J'étais encore enfant quand l'impitoyable Fortune m'arracha du sein de ma mère. Ah! je me rappelle en soupirant ces baisers qu'elle baigna de larmes douloureuses, et ses ardentes prières, que les vents fugitifs ont emportées. Je ne devais plus me retrouver, mon visage près de son visage, pressé dans ses bras avec de si étroites et de si fortes étreintes. Hélas! et je suivis d'un pied mal assuré, comme Ascagne ou la jeune Camille[312], mon père errant et proscrit...... O mon père! ô mon bon père! toi qui me regardes du haut des cieux, j'ai pleuré, tu le sais, ta maladie et ta mort; j'ai baigné de pleurs en gémissant, et ta tombe et ton lit funèbre; maintenant élevé dans les célestes sphères, tu jouis; on te doit des honneurs et non des larmes; c'est pour moi que doit s'épuiser la coupe entière de la douleur.»

[Note 311: ][(retour) ] On sait que la fable a placé près de Sorrento le tombeau d'une des Syrènes

[Note 312: ][(retour) ] Camille fut emportée par son père Metabus, et n'était pas encore en état de le suivre (Virg., Æn., l. XI); mais on pardonne au poëte cette légère inexactitude.

On ne sait où se serait arrêté cet élan de poésie et de sensibilité; mais le duc d'Urbin n'eut pas plutôt appris l'arrivée du Tasse, qu'il accourut pour le recevoir. Sa présence interrompit cette composition plaintive, que l'auteur n'a jamais reprise. On regrette, pour ainsi dire, que le duc y ait mis tant d'empressement, qu'il ait arrêté dans son cours une veine si heureusement ouverte, surtout quand on pense que tous ses soins ne purent calmer que pour peu de temps l'imagination trop agitée de ce grand et malheureux poëte. Malgré tous les agréments dont on s'étudiait à le faire jouir, sa mélancolie reprit le dessus: ses craintes et ses défiances reparurent: ses nouveaux amis et des médecins habiles crurent qu'un cautère pourrait détourner cette humeur noire dont il était si terriblement dominé. Ce petit traitement donna lieu à une particularité touchante, qui prouve jusqu'où allaient, dans la famille ducale, les attentions dont il était l'objet. La jeune et belle Lavinie della Rovere, parente du duc, et qui fut peu de temps après marquise de Pescaire, prépara elle-même et présenta de sa main les bandes dont on serra le bras du malade. Il la paya de cette peine par une jolie pièce de vers[313].

[Note 313: ][(retour) ] C'est un madrigal qui commence ainsi:

Se da si nobil mano

Debbon venir le fasce alle mie piaghe, etc.

Mais rien de tout cela ne put vaincre cette impulsion qui, une fois donnée, forçait le malheureux Tasse à changer de lieu, et à se précipiter dans des dangers réels pour en éviter d'imaginaires. Ne se croyant plus en sûreté à la cour d'Urbin, il ne vit dans tous les souverains d'Italie que le duc de Savoie à qui il pût demander un asyle. Aussitôt il résolut de se rendre à Turin, partit secrètement, et prit la route du Piémont. Il alla presque jusqu'à Verseil sur un cheval de voiturier. Avant d'y arriver, il rencontra un gentilhomme du pays, avec qui il lia conversation sans le connaître, et qui, voyant approcher un orage, lui offrit l'hospitalité dans sa maison. Le Tasse rendit au voiturier son cheval, accepta l'offre qui lui était faite, et passa dans cette honnête famille de fort agréables moments, dont il a consacré le souvenir dans un de ses plus éloquents dialogues[314]. Il reprit ensuite son chemin, à pied, sous la pluie, par des chemins rompus et fangeux. Il arriva ainsi aux portes de Turin; les gardes, sur sa mauvaise mine, et parce qu'il n'avait point de passeport, le repoussèrent durement. Il était dans cet embarras, lorsqu'il rencontra par hazard Angelo Ingegneri, homme de lettres qu'il avait beaucoup vu à Venise, et qui, l'ayant reconnu, le fit entrer dans la ville, et le conduisit au palais du marquis Philippe d'Este, alors général de la cavalerie d'Emanuel Philibert, duc de Savoie, et qui jouissait auprès de ce prince de la plus grande faveur. Le marquis l'avait connu à la cour de Ferrare dans son meilleur temps; il ne put le voir sans attendrissement dans l'état misérable où l'avaient réduit la maladie, la misère, et ce pénible voyage. Il le reçut avec beaucoup d'amitié, le logea convenablement et pourvut abondamment à tous ses besoins.