Mais il est temps de quitter ces petits objets et de jeter les yeux sur deux véritables romans épiques, recommandables par le nom et la réputation de leurs auteurs, et d'autant plus remarquables qu'ils sont à peu près les seuls qu'aient fournis à l'Italie deux branches de romans qui ont eu tant de vogue, et produit tant et de si gros volumes en France et en Espagne, la Table ronde et les Amadis.

Les deux principaux sujets tirés de la Table ronde, Lancelot du Lac et Tristan le Léonois, furent connus de très-bonne heure en Italie par des traductions en prose de nos vieux romans français. Mais ces deux fables intéressantes n'y inspirèrent long-temps aucune Muse, et ne furent mises qu'assez tard et très-imparfaitement en vers. Les amours de Lancelot et de la belle Genèvre, déjà célèbres au temps du Dante, comme on le voit dans son admirable épisode de Francesca da Rimini, ne reçurent les honneurs du roman épique in ottava rima[31], que d'un Niccolò Agostini, qui n'est pas le même que le mauvais continuateur du Bojardo, mais qui n'est pas meilleur que lui. Il n'y eut qu'un mauvais petit poëme anonyme sur le beau sujet des amours de Tristan et de la belle Iseult[32]; mais ce fut enfin un véritable poëte qui traita cette chevalerie de la Table ronde, quand l'Alamanni, réfugié en France, composa son Girone il Cortese d'après un vieux roman, célèbre dans notre ancienne littérature.

[Note 31: ][(retour) ] Lo Innamoramento di Lancilotto e di Ginevra nel quale si trattano le orribili prodezze, e le strane venture di tutti i cavalieri erranti della Tavola ritonda, libri due, Venezia, 1531, in-4º., libro terzo ed ultimo, etc., Venezia, 1526, in-4º., configure. Agostini ne put pas terminer ce troisième livre, et ce fut Marco Guazzo qui l'acheva. Un meilleur poëte, Erasmo di Valvasone, dont nous verrons un fort bon poëme sur la chasse, entreprit de remettre en vers tout ce roman; mais, quelle que fût la cause de cette interruption, il s'arrêta au quatrième chant, et cet ouvrage est resté imparfait. Il est intitulé: I quattro primi canti del Lancilotto, Venezia, 1580, in-4º.

[Note 32: ][(retour) ] Innamoramento di M. Tristano e di madonna Isotta, in-4º., sans nom de lieu et sans date.

Luigi Alamanni était né à Florence, le 8 octobre 1495, d'une ancienne famille noble[33]. Il fit ses études dans l'université de sa patrie, et eut pour maître le savant Cattani da Diacetto. Ses progrès furent au-dessus de son âge. A peine sorti du collège, il fut admis à de savantes réunions qui se formaient dans les jardins de Bernardo Ruccellaj, reste de cette ancienne académie platonicienne qui avait fleuri sous les auspices de Laurent de Médicis. Il y acquit l'amitié de la plupart des savants qui la composaient, et surtout celle du Trissin qu'il regarda toujours comme son maître. Marié dès l'âge de vingt-un ans[34], le bonheur dont il jouissait fut bientôt troublé. Le cardinal Jules de Médicis gouvernait alors la république de Florence. Le père de Luigi était très-attaché au parti des Médicis, et le jeune poëte était lui-même en faveur auprès du cardinal; un désagrément qu'il éprouva changea ses sentiments et sa position. Dans la fermentation où Florence était alors, le cardinal avait défendu le port d'armes, sous peine d'une assez forte amende. L'Alamanni fut pris en contravention pendant la nuit, et obligé de payer l'amende, quelques réclamations qu'il pût faire. Son ressentiment fut profond: il se lia avec d'autres mécontents, et lorsqu'à la mort de Léon X, il se forma une conjuration pour secouer le joug des Médicis[35], il y entra des premiers.

[Note 33: ][(retour) ] Son père, Pietro di Francesco Alamanni, et sa mère, Ginevra Paganelli, eurent cinq autres fils.

[Note 34: ][(retour) ] En 1516.

[Note 35: ][(retour) ] Voyez Varchi, Segni, Nerli, et tous les historiens de Florence.

Le mauvais succès de cette entreprise le força de s'enfuir précipitamment de Florence[36]. Il se retira d'abord chez le duc d'Urbin, et ensuite à Venise, où il reçut le meilleur accueil dans la maison de Carlo Capello, sénateur, ami des lettres et qui les cultivait lui-même. Condamné comme rebelle à une amende de 500 florins d'or, ses craintes se portèrent plus loin lorsqu'il vit le cardinal Jules devenu pape sous le nom de Clément VII[37] et ne se trouvant pas en sûreté à Venise, il voulut se retirer en France, avec Zanobi Buondelmonte son ami, son complice et compagnon de son exil. Ils furent arrêtés à Brescia, et mis en prison à la demande du pape; mais Capello l'ayant appris, employa si bien son crédit et les moyens que lui donnait sa fortune, qu'il parvint à les faire échapper.

[Note 36: ][(retour) ] Mai 1522.