Tous les jours à la cour un sot de qualité

Peut juger de travers avec impunité,

A Malherbe, à Racan préférer Théophile,

Et le clinquant du Tasse à tout l'or de Virgile[509].

[Note 509: ][(retour) ] Satire IX.

Je ne rappellerai point tout ce qu'on dit alors contre ce vers, ni ce qu'on a dit depuis et surtout de nos jours. Il était devenu un mot de ralliement pour les ennemis de Boileau, dans un temps, où, à la honte de la littérature française, on se faisait gloire de l'être. Plusieurs d'entre eux, qui peut-être entendaient assez médiocrement le Tasse, accusaient Boileau de ne l'avoir pas entendu, et se prévalaient contre lui de cet adage de Quintilien: Il ne faut juger les grands hommes qu'avec modestie et retenue, de peur de condamner ce que l'on n'entend pas. Ce précepte est assurément de la plus grande sagesse; mais voici quelque chose d'embarrassant: c'est qu'aux yeux des gens de goût, Boileau est lui-même un de ces grands hommes qu'il n'est plus permis de juger légèrement, sans courir le même risque dont Quintilien a voulu nous garantir. Tâchons, pour y échapper, de bien saisir le sens de cette expression, et dans la crainte de nous laisser conduire à des guides prévenus ou infidèles, ne choisissons pour expliquer Boileau d'autre interprète que lui-même.

Plusieurs années après, dans son Art poétique, étant revenu à parler du Tasse, il en parla plus modérément. Cela est amené dans le troisième chant (car Despréaux se donnait la peine d'enchaîner ses idées et de conduire d'un sujet à l'autre par des transitions naturelles), cela est amené par le conseil qu'il donne de ne pas substituer dans l'épopée, aux fictions de la mythologie, les mystères terribles du christianisme. Je sais que cette opinion peut être examinée sous le double point de vue de la poésie et de la religion, que quoi qu'en aient dit des hommes à imagination, qui ne sont pas poëtes, et de nouveaux docteurs en religion que les hommes religieux récusent, on pourrait soutenir par d'assez bonnes raisons, sous ce double rapport, l'opinion de Despréaux; mais ce n'est point de cela qu'il est question: revenons à cette opinion même. Il insiste, pour la soutenir, sur la triste figure que font les diables dans un poëme:

Et quel objet enfin à présenter aux yeux

Que le Diable toujours hurlant contre les cieux,

Qui de votre héros veut rabaisser la gloire,