«Quel est le but de la vie?» lui demanda-t-elle.
C'était la question qu'elle posait quand elle ne savait que dire à un philosophe; mais cette fois elle mit une telle tendresse dans sa voix, que Timon crut entendre une déclaration d'amour.
Pourtant il répondit avec un certain calme:
«À chacun le sien, ma Chrysis. Il n'y a pas de but universel à l'existence des êtres. Pour moi, je suis le fils d'un banquier dont la clientèle comprend toutes les grandes courtisanes d'Égypte, et mon père ayant amassé par des moyens ingénieux une fortune considérable, je la restitue honnêtement aux victimes de ses bénéfices, en couchant avec elles aussi souvent que me le permet la force que les dieux m'ont donnée. Mon énergie, ai-je pensé, n'est susceptible de remplir qu'un seul devoir dans la vie. Tel est celui dont je fais choix puisqu'il concilie les exigences de la vertu la plus rare avec des satisfactions contraires qu'un autre idéal supporterait moins bien.»
Tout en parlant ainsi, il avait glissé sa jambe droite derrière celles de Chrysis couchée sur le côté, et il tentait de séparer les genoux clos de la courtisane comme pour donner un but précis à son existence de ce soir-là. Mais Chrysis ne le laissait pas faire.
Il y eut quelques instants de silence; puis Séso reprit la parole.
«Timon, tu es bien fâcheux d'interrompre dès le début la seule causerie sérieuse dont le sujet nous puisse toucher. Laisse au moins parler Naucratès, puisque tu as si mauvais caractère.
—Que dirai-je de l'amour? répondit l'Invité. C'est le nom qu'on donne à la douleur pour consoler ceux qui souffrent. Il n'y a que deux manières d'être malheureux: ou désirer ce qu'on n'a pas, ou posséder ce qu'on désirait. L'amour commence par la première et c'est par la seconde qu'il s'achève, dans le cas le plus lamentable, c'est-à-dire dès qu'il réussit. Que les dieux nous sauvent d'aimer!
—Mais posséder par surprise, dit en souriant Philodème, n'est-ce pas là le vrai bonheur?
—Quelle rareté!