Parfois ses dix doigts croisés s'unissent devant son visage. Parfois, elle lève les bras. Elle s'étire délicieusement. Un long sillon fugitif sépare ses épaules haussées. Enfin, d'un seul tour de chevelure enveloppant sa face haletante comme on enroule le voile des noces, elle détache en tremblant l'agrafe sculptée qui retenait l'étoffe à ses reins et fait glisser jusqu'au tapis tout le mystère de sa grâce.

Démétrios et Chrysis…

Leur première étreinte avant l'amour est immédiatement si parfaite, si harmonieuse, qu'ils la gardent immobile, pour en connaître pleinement la multiple volupté. Un des seins de Chrysis se moule sous le bras qui l'accole avec force. Une de ses cuisses est brûlante entre deux jambes resserrées, et l'autre, ramenée par-dessus, se fait pesante et s'élargit. Ils restent ainsi sans mouvement, liés ensemble mais non pénétrés, dans l'exaltation croissante d'un inflexible désir qu'ils ne veulent pas satisfaire. Leurs bouches seules, d'abord, se sont prises. Ils s'enivrent l'un de l'autre en affrontant sans les guérir leurs virginités douloureuses.

On ne regarde rien d'aussi près que le visage de la femme aimée. Vus dans le rapprochement excessif du baiser, les yeux de Chrysis semblent énormes. Quand elle les ferme, deux plis parallèles subsistent sur chaque paupière et une teinte uniformément terne s'étend depuis les sourcils brillants jusqu'à la naissance des joues. Quand elle les ouvre, un anneau vert, mince comme un fil de soie, éclaire d'une couronne l'insondable prunelle noire qui s'agrandit outre mesure sous les longs cils recourbés. La petite chair rouge d'où coulent les larmes a des palpitations soudaines.

Ce baiser ne finira plus. Il semble qu'il y ait sous la langue de Chrysis, non pas du miel et du lait comme il est dit dans l'Écriture, mais une eau vivante, mobile, enchantée. Et cette langue elle-même, multiforme, qui se creuse et qui s'enroule, qui se retire et qui s'étire, plus caressante que la main, plus expressive que les yeux, fleur qui s'arrondit en pistil ou s'amincit en pétale, chair qui se raidit pour frémir ou s'amollit pour lécher, Chrysis l'anime de toute sa tendresse et de sa fantaisie passionnée… puis ce sont des caresses qu'elle prolonge et qui tournent. Le bout de ses doigts suffit à étreindre dans un réseau de crampes frissonnantes qui s'éveillent le long des côtes et ne s'évanouissent pas tout entières. Elle n'est heureuse, a-t-elle dit, que secouée par le désir ou énervée par l'épuisement: la transition l'effraie comme une souffrance. Dès que son amant l'y invite, elle l'écarte de ses bras tendus; ses genoux se serrent, ses lèvres deviennent suppliantes. Démétrios l'y contraint par la force.

… Aucun spectacle de la nature, ni les flammes occidentales, ni la tempête dans les palmiers, ni la foudre, ni le mirage, ni les grands soulèvements des eaux ne semblent dignes d'étonnement à ceux qui ont vu dans leurs bras la transfiguration de la femme. Chrysis devient prodigieuse. Tour à tour cambrée ou retombante, un coude relevé sur les coussins, elle saisit le coin d'un oreiller, s'y cramponne comme une moribonde et suffoque, la tête en arrière. Ses yeux éclairés de reconnaissance fixent dans le coin des paupières le vertige de leur regard. Ses joues sont resplendissantes. La courbe de sa chevelure est d'un mouvement qui déconcerte. Deux lignes musculaires admirables, descendant de l'oreille à l'épaule, viennent s'unir sous le sein droit qu'elles portent comme un fruit.

Démétrios contemple avec une sorte de crainte religieuse cette fureur de la déesse dans le corps féminin, ce transport de tout un être, cette convulsion surhumaine dont il est la cause directe, qu'il exalte ou réprime librement, et qui, pour la millième fois, le confond.

Sous ses yeux, toutes les puissances de la vie s'efforcent et se magnifient pour créer. Les mamelles ont déjà pris jusqu'à leurs bouts exagérés la majesté maternelle. Le ventre sacré de la femme accomplit la conception…

Et ces plaintes, ces plaintes lamentables qui pleurent d'avance l'accouchement!

II
LA FOULE